Carnet du Kerala : naviguer sur les backwaters entre ciel et cocotiers

Le kettuvallam glisse sans bruit sur l’eau noire. À bord, rien ne presse. Un cuisinier prépare du poisson au curry dans une minuscule cuisine à l’arrière, pendant que le batelier pousse sa longue perche contre le fond vaseux. Il est peut-être dix heures du matin, ou midi, difficile à dire. Au Kerala, sur les backwaters, les montres perdent leur utilité au bout de quelques heures.

Je n’avais pas prévu de passer autant de temps dans cette région du sud de l’Inde. Mon plan initial, c’était Kochi, deux jours, puis filer vers le Tamil Nadu. Mais Alappuzha a changé la donne. Une nuit sur un houseboat a suffi pour comprendre que ce réseau de 1 500 kilomètres de canaux, de lagunes et de rivières méritait qu’on lui consacre du temps. Beaucoup de temps.

Alappuzha, porte d’entrée des backwaters

Alappuzha, que les anciens appellent encore Alleppey, ne paie pas de mine au premier regard. La gare routière est poussiéreuse, les tuk-tuks klaxonnent en continu, et l’air chaud colle à la peau dès qu’on sort du bus. Mais il suffit de marcher dix minutes vers le canal principal pour que tout change. Les cocotiers se penchent au-dessus de l’eau comme s’ils voulaient voir leur reflet, et les kettuvallams alignés le long des berges rappellent que cette ville vit par et pour ses voies d’eau.

Le lac Vembanad, classé site Ramsar pour sa biodiversité, s’étend sur plus de 96 kilomètres. C’est le plus long lac d’Asie du Sud. En saison, des milliers d’oiseaux migrateurs s’y posent, et les pêcheurs locaux y jettent leurs filets depuis des générations. Le matin, quand la brume se lève, le lac ressemble à une toile de Turner, avec ses gris, ses roses pâles et ses silhouettes de pirogues qui apparaissent puis disparaissent.

Vue des backwaters verdoyants d Alappuzha au Kerala avec cocotiers et eaux calmes

La vie à bord d’un kettuvallam

Le kettuvallam, c’est l’ancien bateau de transport de riz reconverti en maison flottante. Le mot vient du malayalam : « kettu » signifie lié, « vallam » bateau. La coque est faite de planches de bois de jacquier assemblées avec de la fibre de coco, sans un seul clou. La tradition remonte à plusieurs siècles, quand ces embarcations servaient à acheminer le riz et les épices depuis les régions intérieures vers le port de Kochi.

Aujourd’hui, la plupart des kettuvallams sont aménagés pour les voyageurs. Une ou deux chambres avec ventilateur, une terrasse couverte de palmes tressées, une salle d’eau rudimentaire. Rien de luxueux, et c’est justement ce qui plaît. On dort au rythme de l’eau qui clapote contre la coque. Le cuisinier, souvent le même homme qui barre le bateau, prépare des repas à base de poisson frais, de riz rouge du Kerala et de légumes achetés le matin même sur les berges.

Le premier soir, j’ai mangé un fish curry au tamarin qui m’a laissé muet pendant cinq bonnes minutes. Pas par politesse. Par surprise. Le poisson, un karimeen (perche nacrée, endémique du lac Vembanad), avait été pêché quelques heures plus tôt. Le cuisinier, Rajan, m’a regardé avec un petit sourire en coin. Il connaissait l’effet.

Bateau-maison traditionnel sur un canal tropical au Kerala

Kumarakom et le sanctuaire des oiseaux

À une heure de bateau d’Alappuzha, le village de Kumarakom occupe un groupe de petites îles sur la rive est du lac Vembanad. L’endroit a gagné en notoriété dans les années 2000, quand quelques hôtels de charme s’y sont installés. Mais le vrai trésor de Kumarakom, c’est son sanctuaire ornithologique.

Quatorze hectares de mangrove et de forêt humide où nichent des cormorans, des hérons cendrés, des martins-pêcheurs et, entre novembre et février, des migrateurs venus de Sibérie. J’y suis allé tôt, vers six heures, avec un guide local qui s’appelait Thomas. Un homme discret, la quarantaine, qui identifiait chaque oiseau au son avant même de le voir. « Kingfisher », a-t-il murmuré en pointant une branche basse. Une seconde plus tard, un éclair bleu a traversé mon champ de vision et plongé dans l’eau.

Le sanctuaire se visite à pied sur des sentiers de terre battue qui serpentent entre les arbres. Pas de barrières, pas de panneaux explicatifs tous les dix mètres. Juste des arbres, de l’eau, et le bruit des ailes.

Vue paisible des backwaters du Kerala avec houseboats et palmiers

Les canaux étroits de Kuttanad

Si Alappuzha et Kumarakom sont les visages connus des backwaters, Kuttanad en est le coeur discret. Cette région, surnommée « le bol de riz du Kerala », a la particularité d’être cultivée en dessous du niveau de la mer. Les rizières sont protégées de l’eau par des digues de terre que les agriculteurs entretiennent à la main depuis des siècles. Un système d’agriculture unique au monde, reconnu par la FAO comme « Système ingénieux du patrimoine agricole mondial » en 2013.

Naviguer dans les canaux de Kuttanad, c’est entrer dans un tableau. L’eau est plate, verte par endroits, brune à d’autres. Les cocotiers forment une voûte au-dessus des passages les plus étroits. De temps en temps, une femme lave du linge sur les marches d’un ghat, un enfant plonge depuis un pont de bois, un pêcheur relève ses nasses en silence.

J’ai passé une journée entière dans ces canaux, sur une pirogue à moteur louée au village de Champakulam. Le batelier, un homme de soixante ans qui ne parlait que le malayalam, conduisait avec une précision d’horloger dans des passages où deux bateaux ne pouvaient pas se croiser. Quand on croisait un autre piroguier, ils échangeaient quelques mots, un signe de tête, et chacun poursuivait sa route.

Cocotiers bordant un canal paisible au Kerala

Kochi, la porte des épices

Avant ou après les backwaters, Kochi mérite qu’on s’y arrête. Fort Kochi, le vieux quartier colonial, garde les traces de cinq siècles de commerce maritime. Les filets de pêche chinois, ces grandes structures en bois et filets suspendus que les marchands de la cour de Kubilai Khan auraient introduits au XIVe siècle, sont toujours en activité sur le front de mer. Chaque matin, des pêcheurs les actionnent à la main, récoltant quelques poissons que les restaurants voisins achètent dans la foulée.

Le marché aux épices de Mattancherry, à quelques rues de là, sent le poivre, la cardamome et le clou de girofle à cinquante mètres. Le Kerala produit la majorité des épices indiennes depuis l’Antiquité. C’est ce commerce qui a attiré les Portugais, puis les Hollandais, puis les Britanniques. La synagogue de Paradesi, construite en 1568 dans le quartier juif, rappelle qu’une communauté juive vivait ici bien avant les colonisateurs européens.

Etal colore d epices sur un marche indien

Quelques repères pratiques

La saison la plus agréable pour naviguer sur les backwaters va de novembre à février. L’air est sec, les températures oscillent entre 23 et 32 degrés, et la mousson est loin. De juin à septembre, la pluie tombe fort et les canaux montent. Certains apprécient cette période pour son calme total (pas un touriste), mais il faut supporter l’humidité.

Un kettuvallam pour la nuit coûte entre 6 000 et 15 000 roupies (environ 65 à 165 euros) selon le niveau de confort et la saison. Les pirogues motorisées pour une journée se négocient autour de 1 500 roupies (16 euros). À Alappuzha, des ferries publics relient les villages pour quelques roupies, et c’est souvent le meilleur moyen de voyager comme les locaux.

Pour le logement, les homestays le long des canaux offrent une alternative aux houseboats. Moins spectaculaire, mais plus intime. On dort chez l’habitant, on partage les repas, et on se réveille avec le chant du coq et le bruit des pirogues qui passent.

Le temps retrouvé

Ce qui reste, après quelques jours sur les backwaters, c’est un rapport au temps différent. Plus lent, plus poreux. Les journées ne se découpent plus en heures mais en moments. Le café du matin sur le pont du bateau. La lumière de fin d’après-midi sur les rizières. Le bruit des grenouilles quand la nuit tombe d’un coup, comme un rideau.

Je suis reparti d’Alappuzha un mardi, en bus, vers la gare de Kottayam. Le trajet a duré une heure et demie. Pendant tout le voyage, j’ai regardé par la fenêtre les cocotiers défiler, les canaux apparaître puis disparaître derrière les maisons. Et j’ai pensé à Rajan, le cuisinier du kettuvallam, qui m’avait dit, en servant le dernier chai : « You will come back. Everybody comes back. » Je ne sais pas si c’est vrai pour tout le monde. Mais pour moi, probablement oui.