La première chose qui frappe en arrivant à Jodhpur, c’est le bleu. Pas celui du ciel, non. Celui des murs. Des centaines de maisons peintes d’un bleu indigo qui s’étend à perte de vue depuis les remparts du fort de Mehrangarh, perché 120 mètres au-dessus de la ville. J’ai passé trois jours à arpenter les toits de cette vieille cité rajpoute, carnet en main, à tenter de comprendre pourquoi cette couleur me retenait là.

Pourquoi Jodhpur est bleue
Tout le monde a une théorie. Les brahmanes auraient peint leurs maisons en bleu pour se distinguer des autres castes, il y a plusieurs siècles. D’autres disent que c’est le sulfate de cuivre mélangé à la chaux qui repousse les termites et les moustiques. Probablement un mélange des deux. Ce qui est certain, c’est que l’habitude a fini par dépasser les frontières des quartiers brahmanes. Aujourd’hui, des maisons de toutes origines portent cette teinte. Le résultat, vu d’en haut, donne l’impression d’une mer figée entre les collines du désert du Thar.
La ville a été fondée en 1459 par Rao Jodha, chef du clan rajpoute des Rathore. Elle comptait environ 1,5 million d’habitants lors du dernier recensement, ce qui en fait la deuxième ville du Rajasthan après Jaipur. Mais ces chiffres ne disent rien de l’atmosphère. Il faut se perdre dans les ruelles de la vieille ville pour capter quelque chose.
Les toits de la vieille ville, un monde à part
C’est depuis les terrasses que Jodhpur se livre le mieux. Beaucoup de guesthouses de la vieille ville proposent des toits accessibles. Certains y installent des tables pour le petit-déjeuner, d’autres des matelas pour la sieste de l’après-midi. J’ai trouvé le mien dans une ruelle près du marché de Sardar, pas loin de la tour de l’horloge (Ghanta Ghar). Une terrasse minuscule, coincée entre deux bâtiments, avec une vue dégagée sur le fort.
Le matin, quand la lumière est encore rasante, les toits bleus prennent des reflets presque violets. Les cerfs-volants commencent à monter. Des gamins les font voler depuis les terrasses voisines, en tirant sur des fils enduits de verre pilé. Le bruit des cornes de rickshaws monte d’en bas, mélangé aux appels à la prière. C’est une heure où la ville semble hésiter entre le sommeil et l’agitation.

Le fort de Mehrangarh, la sentinelle
Impossible de parler de Jodhpur sans passer par Mehrangarh. Le fort domine tout. Ses murailles de grès ocre, épaisses de plusieurs mètres, s’élèvent depuis un socle rocheux de 120 mètres de haut. Il a été construit à partir de 1459, en même temps que la ville, et agrandi par les maharajas successifs pendant cinq siècles.
L’entrée coûte 600 roupies pour les visiteurs étrangers (environ 6,50 euros), audioguide inclus. Ce n’est pas donné par rapport aux standards indiens, mais le musée à l’intérieur justifie le prix. Les collections de palanquins, d’armures, de miniatures rajpoutes et de berceaux royaux racontent une histoire que les murs seuls ne peuvent pas transmettre.
Ce qui m’a le plus marqué, ce sont les empreintes de mains gravées dans la pierre, près de la porte Loha Pol. Elles appartiennent aux épouses de Maharaja Man Singh, qui se sont immolées par le feu en 1843 lors du rite de sati, après la mort de leur mari. Quinze empreintes, petites, alignées dans la roche. Le genre de détail qui vous arrête net.

Descendre dans le bleu
La vieille ville, en bas, fonctionne comme un labyrinthe. Les rues n’ont pas de nom. Ou plutôt, elles en ont, mais personne ne les utilise. On se repère aux temples, aux puits, aux boutiques. Le quartier autour de Navchokiya est le plus photogénique, avec ses façades bleu cobalt et ses portes en bois sculpté. Mais c’est aussi un quartier habité, pas un décor. Des femmes en sari étendent du linge sur les balcons. Des chèvres dorment dans les escaliers. Un barbier rase un client à même le trottoir.
J’ai passé un après-midi entier à marcher sans carte, en suivant simplement la couleur. Quand le bleu s’estompe, on sait qu’on sort de la vieille ville. C’est un repère plus fiable que Google Maps.
Le marché de Sardar, au pied de la tour de l’horloge, vaut une visite pour les épices. Les étals débordent de curcuma, de cumin, de piment rouge en poudre. Les vendeurs sont habitués aux touristes, mais les prix restent corrects si on marchande un peu. Un sachet de masala chai maison coûte entre 50 et 100 roupies (moins d’un euro).
Jaswant Thada et la lumière du soir

À quelques minutes à pied du fort, le cénotaphe de Jaswant Thada est construit en marbre blanc si fin qu’il laisse passer la lumière du soleil. Érigé en 1899 en mémoire du Maharaja Jaswant Singh II, c’est un endroit étrangement calme vu sa proximité avec le fort. Les jardins autour sont entretenus avec soin. Des paons s’y promènent entre les bassins.
C’est là que je suis allé chaque soir pour regarder le coucher de soleil sur la ville bleue. La lumière dorée frappe les murs du fort, puis descend sur les toits d’en bas, transformant le bleu en quelque chose de plus sombre, presque gris-mauve. Les pigeons tournent autour des coupoles. Le silence, à cette heure, est surprenant pour une ville indienne.
Manger, dormir, rester
La cuisine de Jodhpur est marquée par le désert. Peu de légumes frais, beaucoup de dal (lentilles), de bajra (millet) et de préparations à base de yaourt. Le laal maas, un curry de mouton relevé au piment rouge du Rajasthan, est le plat signature. On en trouve dans la plupart des restaurants de la vieille ville, entre 150 et 300 roupies le plat. Le mirchi vada, un piment farci de pomme de terre et frit, se mange sur le pouce pour 20 roupies au bord de la route.
Pour dormir, la vieille ville regorge de guesthouses familiales. Les prix varient entre 500 et 2000 roupies la nuit (5 à 20 euros) selon le confort et la vue sur le fort. Les propriétaires sont souvent des familles qui ont converti une partie de leur haveli en chambres d’hôtes. On y gagne en authenticité ce qu’on perd en luxe.

Ce que j’ai ramené de ces toits
Trois jours, c’est court pour une ville comme Jodhpur. Assez pour monter sur les toits, descendre dans les ruelles, manger du laal maas et s’asseoir devant le coucher de soleil à Jaswant Thada. Pas assez pour tout comprendre, et c’est peut-être mieux comme ça.
Ce que je retiens, c’est cette couleur qui ne ressemble à rien d’autre. Pas le bleu de Chefchaouen au Maroc, plus pastel. Pas celui de Santorin, trop propre. Le bleu de Jodhpur est poussiéreux, écaillé par endroits, recouvert de fils électriques et de graffitis en hindi. Il est vivant. Les gens vivent dedans, pas à côté.
Depuis les toits, on voit tout ça d’un coup. Les cerfs-volants, le fort, le désert au loin, et cette mer bleue qui ne bouge pas. C’est le genre d’image qui reste longtemps après qu’on a refermé le carnet.
