Le bus s’est arrêté à Rissani vers quinze heures. Dehors, la chaleur tombait sur les épaules comme un poids. J’ai attrapé mon sac, bu une gorgée d’eau tiède, et j’ai cherché du regard le 4×4 qui devait m’emmener jusqu’à Merzouga, trente-cinq kilomètres plus au sud. Le chauffeur, un homme sec aux mains larges, m’a fait signe depuis un Toyota blanc couvert de poussière. Sur la banquette arrière, deux Espagnols qui ne parlaient pas un mot de français. La route filait droit entre les cailloux noirs du reg, et au bout, là où le bitume semblait fondre dans la brume de chaleur, les premières dunes de l’Erg Chebbi sont apparues.
Je ne m’attendais pas à ça. Des photos, j’en avais vu des centaines. Mais cette masse de sable orangé qui monte à 150 mètres de haut, posée là comme un accident géologique au milieu du désert plat, ça ne se prépare pas vraiment.

Arriver à Merzouga, entre poussière et premier thé
Merzouga, c’est un village de quelques centaines d’habitants, coincé entre le désert de pierres et la mer de sable. Il y a une route principale, des auberges alignées face aux dunes, et pas grand-chose d’autre. Le tourisme a changé le lieu, c’est sûr. Mais à l’écart des hôtels, dans les ruelles en pisé, la vie a gardé un rythme qui n’appartient qu’à elle.
Mon guide s’appelait Brahim. Il était originaire de Hassilabied, un village à quatre kilomètres de là. Sa famille appartenait aux tribus Aït Atta, des nomades qui sillonnaient autrefois cette région entre le Tafilalet et la frontière algérienne. Aujourd’hui, la plupart se sont sédentarisés, mais les anciens racontent encore les transhumances, les puits qu’il fallait trouver, les nuits passées sous des tentes en poil de chèvre.
Premier thé à la menthe sur la terrasse de l’auberge. Brahim l’a préparé lui-même, avec cette gestuelle précise que tous les Marocains semblent avoir intégrée dès l’enfance : le sucre en morceaux, la théière levée haut pour faire mousser, trois verres de suite sans discuter. Le soleil commençait à descendre. Les dunes, en face, passaient de l’ocre au cuivre.
En selle sur les dunes : la montée vers le camp
Vers seize heures trente, les dromadaires sont arrivés. Six bêtes patientes, attachées en file, conduites par un jeune homme de peut-être vingt ans qui portait un chèche bleu indigo. Mon dromadaire s’appelait Rachid. Brahim m’a dit ça avec un sourire en coin, comme si le nom allait m’aider à mieux m’accrocher à la selle.

On est partis. L’Erg Chebbi s’étire sur 22 kilomètres de long et 5 de large, ce qui en fait l’un des deux grands ergs du Sahara marocain, avec l’Erg Chigaga près de M’Hamid. Le sable est fin, presque poudreux sous les doigts. Il change de couleur à chaque heure de la journée. En fin d’après-midi, quand la lumière rase les crêtes, les ombres dessinent des formes qui bougent au ralenti.
La montée a duré environ une heure et demie. Le dromadaire avance à son rythme, c’est-à-dire pas au vôtre. Il y a un balancement régulier, presque hypnotique, qui finit par calmer les pensées. Je regardais les traces que nos montures laissaient derrière nous, des lignes courbes dans le sable vierge, et je pensais aux caravanes marchandes qui passaient ici il y a des siècles, en route vers Tombouctou. Rissani, justement, était l’un des derniers arrêts avant la traversée du grand désert.
Le camp dans le creux des dunes
Le camp se trouvait dans une cuvette entre deux grandes dunes. Six tentes berbères, des tapis au sol, des lanternes accrochées aux piquets. Rien de luxueux, rien de misérabiliste non plus. Un entre-deux honnête, qui ne cherchait pas à vendre une image de carte postale.

Brahim a allumé un feu. Le bois, m’a-t-il expliqué, était apporté depuis Merzouga. Dans le désert, il n’y a pas d’arbres, évidemment. Le feu a pris vite dans l’air sec, et les flammes se sont mises à danser dans cette lumière étrange du crépuscule saharien, quand le ciel hésite entre le rose, le violet et le noir.
Le dîner : une tajine de poulet cuite directement sur les braises, du pain rond fait le matin, des olives, de la harissa douce. On a mangé par terre, autour du feu, en se passant les plats. Les deux Espagnols, qui ne disaient toujours rien en français, se sont mis à parler en gesticulant, et Brahim traduisait en riant. Il y avait aussi un couple allemand et un voyageur coréen qui prenait des photos de tout, y compris de son assiette.
La nuit tombe, le ciel explose
C’est le moment dont tout le monde parle, et pour une fois, la réalité dépasse ce qu’on imagine. Quand la nuit tombe dans le désert, il n’y a plus rien. Pas de lumière artificielle. Pas de bruit de moteur. Pas de notification. Juste le sable qui refroidit sous vos pieds et le ciel qui s’ouvre.

La Voie lactée était visible à l’oeil nu, comme une traînée de lait renversé. Brahim m’a montré des constellations que je ne connaissais pas, ou plutôt que je n’avais jamais vraiment vues depuis une ville européenne. Il m’a raconté que les nomades se guidaient aux étoiles pour traverser le Sahara, et que certains anciens étaient capables de donner l’heure rien qu’en regardant la position de certaines étoiles fixes.
J’ai dormi dans la tente. Ou plutôt, j’ai essayé. Le silence du désert n’est pas vraiment du silence. Il y a le vent, parfois, qui passe sur la crête des dunes avec un son grave, presque un souffle. Et il y a cette sensation bizarre de savoir qu’autour de vous, sur des centaines de kilomètres, il n’y a que du sable et des pierres.
Le lever du soleil sur l’Erg Chebbi
Brahim m’a réveillé à cinq heures. Le froid m’a surpris. Dans le désert, les températures chutent brutalement la nuit, parfois jusqu’à 5 ou 6 degrés en hiver. J’ai enfilé mon pull, attrapé mes chaussures encore pleines de sable, et j’ai grimpé la dune la plus proche.

La montée, pieds nus finalement parce que les chaussures s’enfonçaient trop, a pris vingt minutes. Au sommet, le spectacle. Le soleil est apparu derrière la ligne d’horizon, du côté de l’Algérie, à une cinquantaine de kilomètres. Les dunes se sont allumées par vagues, d’est en ouest, comme si quelqu’un passait un pinceau orange sur du velours. Le sable avait gardé les traces du vent nocturne, des lignes parallèles parfaitement dessinées que personne n’avait piétinées.
J’ai pris des photos. J’ai posé l’appareil. J’ai juste regardé. Il y a des moments où le cerveau enregistre sans filtre, sans commentaire intérieur. C’était un de ceux-là.
Le retour et le village de Khamlia
Le retour s’est fait à pied, en coupant à travers les dunes. Deux heures de marche dans le sable, les mollets en feu. Brahim marchait devant, pieds nus, sans effort apparent. En chemin, il m’a parlé du village de Khamlia, à sept kilomètres de Merzouga, où vit une communauté d’origine subsaharienne. Les habitants y pratiquent la musique gnaoua, un héritage qui remonte à l’époque des routes commerciales transsahariennes.

On s’y est arrêtés en milieu de matinée. Dans une maison basse en terre, trois musiciens jouaient du guembri et des qraqeb, ces castagnettes métalliques qui claquent avec un son reconnaissable entre mille. Le rythme prend aux tripes. C’est une musique de transe, répétitive et lancinante, qui avait autrefois une fonction spirituelle. Ils jouent pour les visiteurs aujourd’hui, contre un don libre, et ils le font avec une énergie sincère.
Ce que cette nuit a changé
Je ne vais pas prétendre que dormir une nuit dans le désert m’a transformé. Ce serait exagéré et un peu ridicule. Mais il y a quelque chose qui se passe quand on se retrouve dans un espace aussi vide, aussi vieux, aussi indifférent à notre présence. On se recalibre. Les priorités se remettent en place toutes seules, sans qu’on ait besoin de forcer.
Brahim m’a dit, en me raccompagnant au bus de Rissani : « Le désert, c’est comme un miroir. Il te montre ce que tu portes. » J’ai trouvé ça un peu solennel sur le moment. Avec le recul, je crois qu’il avait raison.
Informations pratiques pour une nuit dans le désert de Merzouga
Comment y aller : Merzouga se trouve à environ 10 heures de route de Marrakech ou de Fès. Des bus relient Rissani (à 35 km) depuis les grandes villes. Beaucoup de voyageurs optent pour un circuit organisé de 2 ou 3 jours au départ de Marrakech ou Fès, avec étape à Ouarzazate et les gorges du Dadès.
Quand partir : Les mois d’octobre à avril sont les plus agréables. En été, les températures dépassent régulièrement les 45 degrés, ce qui rend l’expérience pénible. L’hiver (décembre-février), les nuits sont froides (5-10°C), prévoyez des couches chaudes.
Le camp : Les prix varient de 25 à 150 euros la nuit selon le niveau de confort. Les camps basiques proposent des tentes partagées, un repas et la balade en dromadaire. Les camps « luxe » ajoutent des douches privatives, de la literie soignée et parfois une piscine (oui, au milieu du désert). Le rapport qualité-prix penche nettement du côté des camps simples, plus authentiques.
À ne pas oublier : de l’eau (beaucoup), une lampe frontale, des vêtements chauds pour la nuit, un foulard pour se protéger du sable, et de la crème solaire. Laissez vos valises rigides à l’auberge de Merzouga, un petit sac souple suffit pour la nuit.
