L’eau est brune, presque noire par endroits. Le moteur du kettuvallam coupe, et d’un coup, il n’y a plus rien. Pas de bruit de route. Pas de klaxon. Juste le clapotis contre la coque en bois, le froissement des palmes de cocotier au-dessus, et quelque part au loin, le chant d’un martin-pêcheur. Je suis quelque part entre Alleppey et Kumarakom, sur le lac Vembanad, et je n’ai aucune envie d’être ailleurs.
Le Kerala, on en parle souvent pour ses plages ou ses plantations de thé dans les Ghâts occidentaux. Mais les backwaters, ce réseau de 900 kilomètres de canaux, lagunes et rivières qui longe la mer d’Arabie, c’est autre chose. C’est le Kerala qui ralentit, qui respire, qui flotte.
Monter à bord : le kettuvallam, maison sur l’eau

Le kettuvallam, c’est l’ancien bateau de transport de riz reconverti en maison flottante. Le mot vient du malayalam : « kettu » signifie lié, « vallam » signifie bateau. La coque est faite de planches de bois d’anjili assemblées sans clous, liées par des fibres de coco, puis calfatées avec de la résine de noix de cajou. Les plus anciens ont cette courbe élégante, presque organique, qui épouse l’eau comme si le bateau avait poussé là.
Le mien fait une quinzaine de mètres. Une chambre à l’arrière avec un matelas posé à même le sol, un petit salon ouvert sur le canal, et à l’avant, la cuisine où le cuisinier prépare déjà du poisson au tamarin. L’équipage se résume à trois personnes : le pilote, le cuisinier, et un aide qui fait un peu de tout. Je suis leur seul passager.
Alleppey, point de départ obligé

Alleppey, que les locaux appellent Alappuzha, c’est la porte d’entrée des backwaters. La ville elle-même ne retient pas longtemps. Quelques rues commerçantes, un phare, une plage sans charme particulier. Mais les quais d’embarquement, le long du Vembanad Canal, sont un spectacle en soi. Des dizaines de houseboats alignés, certains luxueux avec terrasse sur le toit, d’autres plus modestes avec leurs rideaux en coton fleuri.
J’ai choisi un bateau de catégorie intermédiaire, réservé la veille auprès d’un opérateur local recommandé par la guesthouse. Le prix : environ 6 000 roupies pour 24 heures, repas compris. Ça fait à peu près 65 euros. Pour un bateau privé avec cuisinier personnel, on est loin du tarif routard, mais la comparaison avec un hôtel remet les choses en perspective.
Les premières heures : apprendre à ne rien faire
Le départ se fait sans cérémonie. Le moteur tousse, le bateau recule lentement, et Alleppey disparaît derrière un rideau de palmiers. Les canaux sont étroits au début, bordés de maisons aux toits de tuile rouge, de temples minuscules, de femmes qui lavent le linge sur les ghats en pierre.

Les enfants font signe depuis les berges. Un homme traverse le canal dans une pirogue si basse qu’elle semble sur le point de couler. Un héron cendré, immobile sur une souche, attend son dîner. Tout est lent. Tout prend son temps. Le bateau avance à peine plus vite qu’un marcheur, et c’est exactement le bon rythme.
Au bout d’une heure, je comprends quelque chose. Le houseboat, ce n’est pas un moyen de transport. C’est une manière d’habiter le temps. On ne va nulle part, en fait. On flotte. On regarde. On mange quand le cuisinier dit que c’est prêt. On dort quand le soleil tape trop fort. Et le soir, on s’arrête quelque part au bord d’un canal, amarré à un cocotier, avec les étoiles et les bruits de la nuit tropicale.
Le lac Vembanad : quand l’horizon s’ouvre
Le passage du canal au lac Vembanad est un moment particulier. D’un coup, les berges s’éloignent, le ciel s’élargit, et le bateau se retrouve sur une étendue d’eau qui fait 2 033 km carrés. C’est le plus grand lac du Kerala, et l’un des plus grands de l’Inde. La lumière y change toutes les heures, passant du gris perle au doré, puis à un orange profond au coucher du soleil.

Vembanad est un lac d’eau saumâtre. L’eau douce des 38 rivières qui descendent des Ghâts occidentaux s’y mélange à l’eau salée de la mer d’Arabie. Un barrage construit à Thanneermukkom sépare la partie douce de la partie salée, créant deux écosystèmes distincts. Côté eau douce, les pêcheurs installent des filets chinois, ces grandes structures en cantilever héritées des marchands de la cour de Kubilaï Khan, selon la légende locale. Côté eau salée, on croise des crevettiers et des ramasseurs de coquillages.
Sur les îlots qui parsèment le lac, la vie continue comme si les touristes n’existaient pas. Des rizières inondées, des canards qui barbotent, des vaches qui broutent au bord de l’eau. La région de Kuttanad, au sud du lac, est surnommée « le grenier à riz du Kerala ». Certaines de ces rizières sont situées en dessous du niveau de la mer, protégées par des digues et drainées par un système de canaux vieux de plusieurs siècles.
La cuisine du bord : poisson, coco et tamarin
Le cuisinier s’appelle Rajan. Il travaille sur les houseboats depuis douze ans. Sa cuisine tient dans deux mètres carrés, avec un réchaud à gaz, quelques casseroles noircies et un stock impressionnant d’épices dans des boîtes en métal. Le premier repas arrive sans que j’aie rien demandé : un karimeen frit, ce poisson plat typique des backwaters, avec du riz rouge, un curry de légumes au lait de coco, du sambar et du rasam.
C’est bon. Vraiment bon. Le karimeen, ou poisson-perle, a une chair ferme et douce, parfaite pour la friture. Rajan le prépare avec un mélange de poudre de chili, de curcuma et de sel, puis le fait frire dans de l’huile de coco jusqu’à ce que la peau croustille. Les os sont fins, il faut manger lentement, avec les doigts, à la façon locale.
Le soir, il prépare un fish moilee, ce curry de poisson au lait de coco légèrement acide grâce au tamarin. On mange sur le pont, avec le bruit de l’eau et les moustiques pour seule compagnie. Je regrette de ne pas avoir apporté de bière, mais Rajan sort une bouteille de toddy, le vin de palme local, légèrement pétillant et sucré. Ça fait l’affaire.
La nuit sur l’eau

Le bateau s’est amarré vers 17h30, au bord d’un canal bordé de pandanus et de cocotiers. Le moteur coupé, le silence est presque total. Presque, parce qu’il y a les grenouilles. Des centaines, peut-être des milliers de grenouilles qui entament leur concert dès que le soleil passe sous l’horizon. C’est un vacarme incroyable, un mur sonore qui monte et descend par vagues.
Dormir sur un houseboat, c’est dormir dans un berceau. Le bateau bouge à peine, juste assez pour rappeler qu’on est sur l’eau. La chambre est simple, un matelas ferme, un ventilateur au plafond, une moustiquaire. Pas de climatisation sur mon modèle, mais la brise du canal suffit. Je m’endors avec le bruit des grenouilles, et je me réveille avec celui des oiseaux.
Au petit matin, la lumière est rasante, dorée, et le canal fume légèrement. Rajan est déjà debout, il prépare des appams, ces crêpes de farine de riz en forme de bol, avec un ragoût d’oeufs au curry. Le chai arrive brûlant, parfumé à la cardamome. C’est un de ces matins où l’on se dit que le voyage valait le coup, rien que pour ça.
Ce qu’il faut savoir avant de partir
La meilleure période pour naviguer les backwaters va de novembre à mars, quand la mousson est terminée et que les canaux sont pleins sans être en crue. Alleppey est accessible en train depuis Kochi (environ 1h30) ou Trivandrum (3h30). L’aéroport international de Cochin est le plus proche.
Pour le houseboat, les prix varient selon le confort. Comptez entre 4 000 et 8 000 roupies (45 à 90 euros) pour un bateau standard en occupation simple, repas inclus. Les versions premium avec climatisation, jacuzzi et terrasse panoramique dépassent les 15 000 roupies par nuit. Réservez localement, en arrivant à Alleppey, plutôt que par les plateformes en ligne : les prix sont souvent 30 à 40% moins chers.
Une alternative au houseboat : les ferries publics qui relient Alleppey à Kottayam pour quelques dizaines de roupies. L’expérience est différente, plus brute, au milieu des locaux, mais elle donne un aperçu honnête de la vie sur les backwaters.
Le Kerala est classé site Ramsar depuis 2002 pour ses zones humides d’Ashtamudi et du Vembanad-Kol. Cette reconnaissance internationale rappelle que les backwaters ne sont pas qu’une attraction touristique. C’est un écosystème fragile, peuplé de loutres, de tortues, de martins-pêcheurs, de cormorans et d’une dizaine d’espèces de poissons endémiques. Naviguer ici, c’est aussi accepter d’être un invité.
Le dernier matin, le bateau me ramène à Alleppey. Le quai est bruyant, les tuk-tuks klaxonnent, les vendeurs de chai interpellent les touristes. Après 24 heures sur l’eau, le bruit de la ville semble presque agressif. Je repense au canal silencieux, aux grenouilles, au fish moilee de Rajan. Et je me dis que les backwaters, ce n’est pas un endroit qu’on visite. C’est un endroit qu’on habite, le temps d’un passage.
