Le dahabieh est une barque à voiles latines héritée de l’Égypte des pharaons et de la navigation arabe médiévale — un voilier à fond plat, long et effilé, dont la silhouette n’a pas changé depuis des siècles et qui glisse sur le Nil avec une élégance anachronique, indifférente aux vedettes à moteur et aux paquebots de croisière qui font leur manège entre Louxor et Assouan. Naviguer en dahabieh, c’est choisir une autre vitesse. Une vitesse qui n’appartient plus à notre époque mais qui, pour cette raison même, révèle quelque chose du fleuve que les autres formes de navigation ne permettent pas d’apercevoir.
Je suis monté à bord à Assouan, en début d’après-midi, par une chaleur de début novembre qui était encore intense mais supportable — le genre de chaleur sèche et claire qui fait vibrer l’air au-dessus de la berge et donne aux pierres de granit rose cette teinte presque incandescente qui m’avait frappé dès l’arrivée. L’équipage du dahabieh était composé de quatre hommes — le raïs (le capitaine), son fils qui servait d’aide-matelot, un cuisinier et un homme à tout faire dont la fonction semblait être de s’assurer que chaque repas, chaque amarrage, chaque aube était traité avec le sérieux qu’il méritait.
Le premier jour : apprendre à ne rien faire
Le premier jour sur le Nil est difficile. Pas physiquement — on ne fait rien, justement, ou presque. On est assis dans un fauteuil en rotin sur le pont avant, à regarder défiler les rives. À gauche, la rive cultivée, verte, étroite comme un ruban entre le fleuve et le désert qui commence immédiatement après les derniers palmiers. À droite, quelquefois un village, quelquefois une falaise de calcaire jaune, quelquefois simplement le désert qui descend jusqu’à l’eau.
La difficulté est d’ordre mental. Nous sommes conditionés à l’utilité du temps, à l’idée que les heures doivent produire quelque chose — de l’expérience, de la connaissance, de la performance. Être assis sur le pont d’un dahabieh à regarder passer les rives du Nil en ne pensant à rien de particulier va à l’encontre de tout ce conditionnement. Pendant les premières heures, je cherchais quelque chose à faire — à lire, à prendre des notes, à photographier. Puis, progressivement, le rythme du fleuve a commencé à l’emporter sur le rythme de ma tête.
Le Nil dicte son tempo. Ce n’est pas une phrase métaphorique — c’est une réalité pratique. Le vent qui pousse les voiles est irrégulier, parfois inexistant, et le dahabieh avance alors à la pagaie ou à la rame avec une lenteur supplémentaire. Aucun horaire précis, aucune contrainte de passage à une écluse à telle heure. Le raïs décide de l’amarrage du soir selon la position du soleil et la qualité de la berge. Cette incertitude programmée est, une fois acceptée, d’une liberté remarquable.
Les rives et leurs habitants
Ce que le dahabieh permet, que le paquebot de croisière ne permet pas, c’est l’accès aux rives. Non pas aux quais officiels avec leurs boutiques de souvenirs et leurs vendeurs de babioles, mais aux vraies rives — celles où les femmes viennent laver le linge dans la matinée, où les enfants se baignent après l’école, où les pêcheurs réparent leurs filets dans la lumière du soir.
Le deuxième jour, nous nous sommes amarrés à hauteur d’un petit village nubian dont je n’ai pas retenu le nom. Le raïs connaissait le cheikh local — une de ces relations que les gens du fleuve entretiennent sur toute la longueur du Nil, une géographie humaine qui n’est pas sur les cartes. Nous avons été invités à boire le thé sous la pergola de la maison du cheikh, une maison à un étage dont les murs extérieurs étaient peints de scènes de voyage — un avion, la Kaaba de La Mecque, un bateau sur l’eau — peintures murales qui signalent, en Égypte, les pérégrinations importantes accomplis par les membres du foyer.
Le cheikh avait soixante-dix ans et des mains comme de vieilles racines de palmier. Il parlait arabe et quelques mots d’anglais, le raïs servait d’intermédiaire. Il nous a parlé du fleuve — de la façon dont le Nil avait changé depuis sa jeunesse, depuis le barrage d’Assouan qui a noyé la Nubie ancienne et transformé le régime des crues, depuis l’arrivée des bateaux de tourisme qui avaient d’abord été une bénédiction puis étaient devenus autre chose, une présence envahissante qui avait changé la relation des riverains à leur propre fleuve.
La nuit sur le Nil
Les nuits sur le Nil sont silencieuses d’une façon différente du désert — plus organiques, peuplées de sons naturels. Les grenouilles sur la rive, le clapotis de l’eau contre la coque, parfois le hululement d’un rapace nocturne dans les palmiers. Le raïs et son fils dorment sur le pont arrière, enroulés dans des couvertures même par temps chaud. Ils ont l’habitude du fleuve la nuit.
Assis à l’avant du dahabieh, dans l’obscurité presque complète — seule la lune et quelques lumières lointaines des villages sur les rives — je regardais l’eau noire. Le Nil la nuit n’est pas mystérieux de façon théâtrale. Il est simplement là, massif et perpétuel, portant dans son courant la boue rouge de l’Éthiopie et du Soudan, les silts qui ont fertilisé l’Égypte depuis des millénaires, et quelques reflets de lune qui n’ont aucune signification particulière mais qui sont, comme tant de choses belles, suffisants en eux-mêmes.
Le cuisinier avait préparé ce soir-là une mulukhiyah — cette soupe de feuilles de corète qui est l’un des plats les plus anciens d’Égypte, attestée depuis les pharaons, servie avec du riz et du pain baladi tout juste sorti du four à bois installé dans le coin cuisine du dahabieh. Je mangeais assis en tailleur sur le pont, regardant les étoiles au-dessus du fleuve. C’est le genre de repas dont on ne sait rien de particulier à dire, et qui compte parmi les meilleurs de sa vie.
Ce que le fleuve dicte
Le Nil vous apprend la patience non pas comme vertu morale mais comme nécessité pratique — on ne peut pas accélérer le vent, on ne peut pas raccourcir la courbe d’un méandre, on ne peut pas faire arriver plus vite la lumière de l’aube. Dans un monde où l’impatience est devenue une norme culturelle, naviguer en dahabieh est une forme légère de rééducation.
Je suis arrivé à Louxor cinq jours après mon départ d’Assouan, bronzé et reposé d’une façon que les hôtels ne procurent pas. Le raïs nous a amarrés au quai en silence, avec la précision de quelqu’un qui a fait ce geste des milliers de fois. Son fils a sauté sur la berge pour attacher les amarres. Le cuisinier préparait déjà le café du matin.
Sur la rive, la ville de Louxor s’éveillait dans son bruit et sa couleur. Des tuk-tuks, des voix, l’appel du muezzin depuis une mosquée proche. Le présent ordinaire reprenait ses droits. Mais pendant cinq jours, le fleuve avait dicté quelque chose d’autre — quelque chose de plus ancien, de plus lent, de plus fondamentalement humain que tout ce que l’accélération contemporaine nous propose. Et cette dictée-là, je n’étais pas près de l’oublier.
