Le silence du désert d’Oman : carnet d’une nuit à Wahiba Sands

Je n’avais jamais vraiment compris le silence avant de passer une nuit dans les Wahiba Sands. Pas le silence des bibliothèques ou des cathédrales, ces silences habités, tendus, qui ne sont que l’absence momentanée du bruit. Non, je veux parler du silence vrai, du silence géologique, de celui qui existe depuis des millénaires sans avoir jamais eu besoin de nous pour se définir. Le désert omanais, à cinquante kilomètres de Bidiya, est l’un des rares endroits où ce silence reste accessible pour qui sait s’y rendre seul et sans attente.

Dunes de sable ocre dans le désert de Wahiba Sands en Oman

J’avais loué une voiture à Mascate, une Toyota Land Cruiser blanche, incontournable dans le Golfe, aussi fonctionnelle qu’une paire de chaussures de marche bien rodées. La route vers les sables traverse d’abord une côte austère, puis s’enfonce dans les plaines de graviers qui précèdent les dunes. Ce passage entre les deux paysages est presque imperceptible. À un moment, sans que vous l’ayez vraiment vu venir, les cailloux cèdent la place aux premières languettes de sable clair, et la route goudronnée s’arrête, remplacée par des traces de pneus qui divergent dans plusieurs directions sans qu’aucune semble plus légitime que les autres.

L’entrée dans les dunes

J’avais dégonflé les pneus à la station-service de Bidiya, comme me l’avait conseillé l’homme de la boutique d’équipement à Mascate. Un homme dont les mains et les yeux trahissaient une longue expérience du désert, qui m’avait aussi dit, avec cette précision pédagogique que j’ai trouvée chez beaucoup d’Omanais, de toujours suivre les pistes existantes, de ne jamais m’arrêter dans une zone où le sable semble trop fin, et d’emporter plus d’eau que je ne pensais en avoir besoin.

Les premières heures dans les dunes sont déconcertantes. Le paysage est à la fois monotone et infiniment varié. Monotone dans sa palette : le sable va du blanc à l’ocre chaud selon l’angle du soleil. Varié dans ses formes : chaque dune est unique, chaque crête a sa propre géométrie que le vent reconfigure en permanence. La conduite elle-même exige une attention totale, une lecture continue du sol qui ne laisse pas de place pour les pensées parasites. C’est peut-être la première forme de silence que le désert vous impose, le silence de l’esprit préoccupé par le présent immédiat.

J’ai trouvé mon emplacement de camp en début d’après-midi, derrière une dune haute qui me mettait à l’abri du vent dominant. J’ai monté ma tente et installé mes affaires avec le soin particulier qu’on apporte aux gestes dans les endroits où les erreurs ont des conséquences. Puis j’ai attendu.

Coucher de soleil doré sur les dunes de sable du désert omanais

La nuit qui commence

Le coucher du soleil dans les Wahiba Sands est un événement. Ce mot peut sembler galvaudé, mais je ne trouve pas d’autre terme pour décrire la façon dont la lumière change en l’espace de vingt minutes, passant de l’or intense à l’orange, puis au rouge profond, puis à un mauve qui n’existe nulle part ailleurs, avant que le ciel ne bascule dans un bleu marine que les premières étoiles commencent à percer.

La température chute rapidement. En décembre, les nuits dans le désert omanais peuvent descendre jusqu’à dix degrés, parfois moins dans les zones d’altitude. Je mets un pull, puis une veste. Je prépare du thé sur mon petit réchaud, le tenant avec les deux mains, sentant la chaleur traverser mes paumes. Les dunes ont maintenant une couleur de cendre bleue sous la lumière de la lune qui commence à se lever à l’est, une lune presque pleine, assez lumineuse pour projeter des ombres nettes sur les crêtes de sable.

C’est là que le silence véritable commence. Pas d’insectes, il fait trop sec. Pas d’oiseaux, ils dorment ou sont partis. Le vent lui-même s’est tu avec le coucher du soleil. Il n’y a absolument rien. Je pose ma tasse et je reste immobile, assis sur le sable encore tiède de la journée, essayant de mesurer l’étendue de ce rien.

Ciel étoilé et Voie lactée visible au-dessus des dunes du désert

La rencontre inattendue

Vers vingt-deux heures, j’aperçois une lumière au loin, une torche ou une lanterne qui se déplace lentement, une silhouette qui approche de ma dune. Je me lève, légèrement inquiet, puis reconnaissant la démarche d’un homme seul avec un chameau, je me rassois.

Chameau marchant sur les dunes du désert au coucher du soleil

Il s’appelle Khalid. Il est éleveur de chameaux, comme son père et son grand-père avant lui. Il connaît ces sables depuis l’enfance. Il peut lire les dunes comme un texte, y repérer des pistes que personne d’autre ne verrait, y retrouver des points d’eau que les cartes n’indiquent pas. Il parle un anglais minimal mais expressif, complété par des gestes et par la façon dont il regarde les choses pour les désigner.

Il s’assied près de moi, attache son chameau à une branche morte qui émerge du sable, vestige d’une végétation ancienne, et sort de son sac un thermos de café cardamomé qu’il me verse dans un petit verre sans manche. Le café est fort, parfumé, légèrement sucré. C’est l’un des goûts les plus précis que je conserverai de ce carnet de voyage en Oman, l’amertume de la cardamome, le sucre, le chaud dans le froid du désert.

Verres de café arabe traditionnel servi dans le désert

Khalid me montre les étoiles. Non pas pour me faire la leçon, il n’est pas guide, il n’a pas la posture pédagogique, mais parce que les étoiles sont là, magnifiques, et que les montrer à quelqu’un est une forme naturelle de partage. Dans ce désert sans pollution lumineuse, la Voie Lactée est visible à l’oeil nu, ruban de lumière diffuse qui traverse le ciel de part en part. Je l’avais vue quelquefois, dans des montagnes, mais jamais avec cette netteté, jamais avec cette impression d’être sous elle plutôt que de la regarder.

Ce que le désert enseigne

Khalid repart vers minuit, reprenant sa route vers je ne sais quel autre campement. Son chameau disparaît dans l’obscurité avec ce pas lent et régulier des camélidés qui semble indifférent à toute urgence. Je reste encore longtemps éveillé, couché sur le sable à regarder les étoiles tourner imperceptiblement au-dessus de moi.

Le désert ne vous apprend pas à être heureux. Ce serait trop simple, trop programmatique. Ce qu’il fait, avec plus de subtilité, c’est vous rappeler l’échelle des choses, la durée de la roche par rapport à celle d’une vie humaine, la vastitude de l’espace par rapport à celle de vos préoccupations quotidiennes, la profondeur du silence par rapport au bruit que vous avez vous-même généré. Cette mise à l’échelle n’est pas déprimante. Elle est, bizarrement, libératrice.

Au matin, le sable autour de ma tente porte les traces d’un visiteur de la nuit, de petites empreintes à cinq doigts, légères comme une signature, qui décrivent un demi-cercle autour de mon abri avant de s’éloigner en direction de l’est. Une gerboise, peut-être, ou un gecko des sables. Je les suis des yeux jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans la lumière du soleil levant qui transforme le sable en or véritable. Le désert a dormi. Maintenant il se réveille. Et moi avec lui.