Il y a quelque chose d’humiliant, dans le bon sens du terme, à marcher le long des levadas de Madère. Ces canaux d’irrigation creusés dans la roche depuis le XVe siècle pour acheminer l’eau des montagnes vers les champs et les villes de l’île — ces levadas qui serpentent à flanc de falaise, parfois en tunnel, parfois en corniche au-dessus du vide — vous replacent dans une juste proportion. Vous êtes petit. L’île est grande. La forêt est très ancienne. Et l’eau qui coule dans le canal à votre côté a commencé son voyage bien avant que vous soyez né.
Je suis arrivé à Madère en novembre, saison que les agences de voyage décrivent comme « la saison intermédiaire » avec cette prudence vague qui cache en réalité que c’est l’une des meilleures périodes pour découvrir l’île. Les touristes d’été sont partis. Les croisièristes qui débordent des paquebots à Funchal sont moins nombreux. La brume qui enveloppe les hauteurs de l’île est plus fréquente, plus épaisse, et donne à la forêt laurisylve — cette forêt primaire classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, vestige d’une végétation qui couvrait l’Europe méridionale avant les ères glaciaires — un aspect à la fois mystérieux et profondément apaisé.
La Levada do Caldeirão Verde
J’ai choisi la Levada do Caldeirão Verde pour sa réputation de difficulté modérée et de beauté constante. Le départ se fait du village de Queimadas, que l’on atteint en serpentant sur une route étroite depuis Santana, dans le nord de l’île. La maison forestière de Queimadas — une construction pittoresque aux couleurs vives entourée d’un jardin soigné — marque le début de la piste.
Les premiers kilomètres longent la levada dans une forêt mixte où les fougères arborescentes côtoient les lauriers et les bruyères géantes. L’eau coule à ma gauche avec un bruit régulier et apaisé. L’air est frais et humide, chargé d’une odeur végétale dense — pas la futée des sous-bois tempérés, mais quelque chose de plus tropical, de plus vivant, une odeur qui semble portée par la chlorophylle elle-même.
Puis la brume arrive. D’abord comme une légère diffusion de lumière entre les arbres, puis comme un voile qui s’épaissit progressivement jusqu’à réduire la visibilité à une trentaine de mètres. Je continue. La levada est mon guide — il suffit de la suivre. Dans la brume, le chemin prend une dimension presque médiévale : les arbres sont des silhouettes, les lauriers au-dessus de ma tête forment une voûte dont les détails se perdent dans le blanc, et je marche dans un espace qui semble être à mi-chemin entre la réalité et autre chose.
Les tunnels
La Levada do Caldeirão Verde traverse quatre tunnels creusés à même la roche basaltique. Les deux premiers sont courts — quelques dizaines de mètres — et ma lampe frontale est suffisante. Le troisième, plus long, exige d’avancer en courbant légèrement la tête, les pieds dans quelques centimètres d’eau qui coule sur le sol du tunnel. Le bruit de l’eau résonne dans la roche, amplifié en quelque chose qui ressemble à une musique involontaire — des harmoniques qui varient selon la profondeur du tunnel et le débit de la levada.
Dans l’obscurité du tunnel, avec seulement le rond blanc de ma lampe et le son de l’eau, quelque chose se réinitialise dans ma tête. Je ne pense plus à rien de particulier. Je suis simplement présent dans ce passage, dans ce moment de marche souterraine qui n’a rien d’héroïque mais qui a une intensité tranquille tout à fait remarquable. À la sortie du tunnel, la lumière diffuse de la forêt sous la brume me semble presque éblouissante.
Le Caldeirão Verde
Au bout de deux heures de marche, le chemin débouche sur le Caldeirão Verde — la « chaudière verte », une vasque naturelle dans la roche où une cascade de près de cent mètres tombe dans un bassin d’une couleur vert émeraude saisissante. Les parois de la gorge sont couvertes de fougères et de mousses qui forment un tapis végétal d’une densité presque irréelle. La brume se mêle aux embruns de la cascade pour créer une atmosphère qui semble avoir été conçue par quelqu’un ayant une idée précise et ambitieuse du mot « sublime ».
Je mange mon sandwich assis sur un rocher, regardant l’eau tomber. Deux autres marcheurs arrivent après moi — un couple allemand qui prend des photos en silence, avec la sobriété de ceux qui ont appris à ne pas perturber les lieux qui méritent le respect. Nous échangeons quelques mots, comparons nos appareils photo, puis ils repartent. Je reste encore un quart d’heure.
Marcher au bord du monde
Le titre de ce carnet contient l’expression « marcher au bord du monde » et je n’en ai pas honte, même si elle semble un peu dramatique à froid. Parce que c’est exactement ce que font les levadas de Madère : elles vous placent littéralement au bord de la roche, au bord du vide, au bord de la brume, dans un paysage qui semble appartenir à une temporalité différente de la nôtre.
La laurisylve — cette forêt primaire dont les botanistes estiment qu’elle existe sous une forme ou une autre depuis vingt millions d’années — vous entoure de toute sa durée. Les lauriers de Madère, les tilleuls de l’île, les bruyères qui ont la taille d’arbres — tous ces végétaux sont les descendants directs d’espèces qui vivaient sur un continent tempéré avant que les glaciations ne les effacent de l’Europe continentale. Madère est une arche, dans un sens littéral et botanique.
Je redescends vers Queimadas en fin d’après-midi, les muscles des jambes agréablement douloureux, les vêtements légèrement humides d’une marche dans la brume. La maison forestière a fermé mais le jardin est accessible, et je m’assieds un moment sur un banc, regardant les nuages s’accrocher aux crêtes au-dessus de moi. Sur l’île en dessous, le soleil illumine encore Santana et ses maisons aux toits de chaume. Ici, à huit cents mètres d’altitude, la brume a repris ses droits.
Il y a des marches qui modifient quelque chose en vous de façon durable. Pas de façon dramatique — pas de révélation, pas d’épiphanie comme dans les livres de développement personnel. Mais une modification subtile dans la façon dont vous percevez l’espace, le temps, votre propre petitesse relative. Les levadas de Madère, pour moi, appartiennent à cette catégorie.
