Les guides de voyage sur la Roumanie vous parlent des châteaux transylvaniens, de Bran et de son association mythologique avec Dracula, de Sinaia et de son Peles princier. Ce sont de beaux endroits, sans doute, et je ne cherche pas à les diminuer. Mais la Roumanie que j’ai cherchée, et trouvée, est ailleurs — dans les plis des Carpates, sur les chemins qui relient les hameaux là où les voitures ne vont plus, dans la conversation interrompue d’un berger qui s’arrête de travailler et vous regarde avec une curiosité franche et non touristique.
J’étais parti de Brasov au petit matin, dans un bus régional qui s’arrêtait à chaque village. Après deux heures de route, j’avais continué à pied depuis le bourg de Moieciu de Jos, en suivant une piste forestière que m’avait indiquée la patronne de la pension où j’avais dormi — une femme robuste et directe qui m’avait dit « ne vous perdez pas, personne ne viendra vous chercher avant deux jours » avec un sourire qui rendait la mise en garde difficile à interpréter.
La montée vers les alpages
La forêt de hêtres au début du chemin était sombre et humide, l’air imprégné de cette odeur de champignons et de terre mouillée qui est propre aux forêts carpatiennes en automne. Les feuilles mortes couvraient le sol d’un tapis ocre et rouille, et mes bottes s’enfonçaient légèrement à chaque pas. Quelque chose courait dans les sous-bois à ma droite — un écureuil, peut-être une belette. Je m’arrêtais régulièrement, moins pour me reposer que pour écouter.
Au bout d’une heure et demie, la forêt s’est ouverte sur un alpage — une clairière large, en pente douce, dont l’herbe était encore verte malgré la saison avancée. Et là, sur ce vert, deux cents moutons éparpillés comme une ponctuation blanche. Et plus loin, assis contre un rocher, un homme.
Ion
Il s’appelle Ion. C’est un prénom roumain d’une fréquence presque biblique — dans les villages carpathiens, il y a toujours plusieurs Ion par hameau, ce qui oblige à les distinguer par des surnoms ou par le nom du père. Celui-ci a soixante-deux ans. Il garde ses moutons ici, dans ces alpages, d’avril à novembre, puis redescend dans la vallée pour l’hiver. Il fait cela depuis l’âge de quinze ans, comme son père l’avait fait avant lui.
Son roumain est trop rapide pour moi, et mon roumain est inexistant — j’ai appris mulțumesc (merci) et bună ziua (bonjour), ce qui est suffisant pour la politesse mais insuffisant pour une conversation. Mais Ion a vécu soixante ans dans une région où les langues étrangères passaient — le hongrois, l’allemand des Saxons transylvaniens, le romani des communautés roms — sans jamais vraiment pénétrer dans sa vie quotidienne. Il s’est adapté à autre chose : il communique avec les gestes, les regards, les intonations, et une patience pour le silence que peu d’Européens occidentaux possèdent encore.
Il me tend une gourde. Je bois une gorgée — c’est de l’eau de source, froide comme le fond d’un puits, avec un goût minéral leger que je ne reconnaîtrai nulle part ailleurs. Il fait la même chose, remet le bouchon, range la gourde. Puis il sort un couteau de sa poche et commence à tailler un bout de bois — pas pour en faire quelque chose de précis, me semble-t-il, mais juste pour garder les mains occupées pendant que la conversation se noue autrement.
La vie sur l’alpage
Nous passons deux heures ensemble. Je l’aide à redresser un piquet de clôture tombé — un travail simple qui ne demande aucune explication et crée une complicité immédiate. Il me montre ses deux chiens, des patous massifs à la fourrure blanche tachée de boue, qui tournent autour du troupeau avec une efficacité tranquille. L’un des deux s’approche de moi, renifle ma main, puis s’en va. Ion dit quelque chose en roumain qui ressemble à une approbation.
À un moment, un vautour fauve — ces grands rapaces qui ont été réintroduits dans les Carpates avec un succès remarquable — surgit de derrière la crête et trace deux cercles au-dessus de nous avant de s’éloigner vers le sud. Ion le suit des yeux avec une attention qui n’est ni peur ni admiration, mais plutôt la reconnaissance patiente d’un voisin. « Vultur », dit-il, me désignant le ciel. Je hoche la tête.
Avant que je ne reparte, Ion disparaît dans sa petite cabane en bois — une construction sommaire où il dort et entrepose son matériel — et revient avec un morceau de fromage de brebis enveloppé dans un torchon, qu’il me glisse dans les mains. Le fromage est frais, légèrement acide, avec cette texture ferme propre aux fromages faits à la main. Je le mange ce soir-là, assis devant la pension, avec du pain noir que la patronne a posé sur la table sans que je le demande.
Ce que les Carpates gardent
Il y a dans les Carpates roumaines une permanence qui est difficile à trouver ailleurs en Europe. Ce n’est pas du folklore entretenu pour les touristes — c’est une continuité réelle, vivante, dans les pratiques agricoles, dans les savoir-faire artisanaux, dans la relation à la nature qui n’a pas été entièrement médiatisée par l’idéologie du loisir. Ion n’est pas un personnage de musée vivant. C’est un homme de soixante-deux ans qui fait ce qu’il sait faire, dans un paysage qui est le sien depuis toujours.
La Roumanie que les guides oublient — ou n’ont pas encore découverte — est celle-là. Pas les châteaux, pas les vampires littéraires, pas les plages de la mer Noire. Les alpages en automne, les forêts de hêtres, les villages où les calèches côtoient encore les tracteurs, les conversations qui se font sans langue commune mais avec une humanité qui n’a pas besoin de mots pour se transmettre.
Je suis redescendu dans la vallée au début de l’après-midi, les mollets douloureux et quelque chose d’intact dans la tête — quelque chose que le mouvement ordinaire de ma vie avait imperceptiblement érodé et que ces heures sur l’alpage avaient, sans cérémonie, remis en place.
