Sur la route de la soie en Ouzbékistan : Samarcande vue par un voyageur solitaire

Il y a des villes qu’on visite. Et il y a des villes qui vous happent. Samarcande fait partie de la seconde catégorie. Je suis arrivé sans attentes précises, un sac à dos et un billet de train depuis Tachkent, et je suis reparti avec le sentiment d’avoir touché quelque chose d’ancien, de presque oublié. Ce carnet raconte cinq jours passés seul dans la ville la plus photographiée d’Ouzbékistan, à marcher sans plan, à manger dans des gargotes, à m’asseoir sur les marches du Registan au coucher du soleil.

Arriver à Samarcande par le train Afrosiyob

Le train rapide Afrosiyob relie Tachkent à Samarcande en 2h10. Départ tôt le matin, wagons propres, climatisation qui fonctionne, un thé servi en route. Le billet coûte environ 12 dollars en classe économique. Par la fenêtre, la steppe défile, plate et sèche, avec de temps en temps un village de briques ocre. On comprend vite que l’Ouzbékistan n’est pas un pays de montagnes (sauf au sud-est). C’est un pays de plaines, de poussière et de ciel immense.

La gare de Samarcande est moderne, construite pour le tourisme qui monte depuis 2017, année où le pays a supprimé les visas pour une trentaine de nationalités. Les Français n’ont pas besoin de visa pour un séjour de moins de 30 jours.

Place du Registan à Samarcande avec ses trois madrasas sous un ciel bleu

Le Registan, au-delà de la carte postale

Tout le monde a vu des photos du Registan. Les trois madrasas alignées, les mosaïques turquoise, le ciel bleu derrière. Mais se tenir là, seul, en fin d’après-midi, quand la lumière bascule et que les tours prennent une teinte dorée, c’est autre chose.

La madrasa d’Ulugh Beg date de 1420. Celle de Sher-Dor, en face, de 1636. Et la Tilla-Kari, au centre, complète l’ensemble avec son dôme doré à l’intérieur. On peut entrer dans chacune d’elles. Les cours intérieures sont calmes, presque désertes en basse saison. J’y suis retourné trois fois en cinq jours. Le matin pour la lumière rasante. L’après-midi pour les détails des faïences. Le soir pour le spectacle son et lumière, projeté sur les façades.

Le billet d’entrée coûte 40 000 sums (environ 3 euros). Pour ce prix, on accède à l’un des ensembles architecturaux les plus photographiés d’Asie centrale.

Vue nocturne du Registan de Samarcande avec le spectacle son et lumière

Shah-i-Zinda, l’allée des morts qui brille

Si le Registan est la vitrine, Shah-i-Zinda est le coeur. Cette nécropole, une avenue bordée de mausolées du XIe au XVe siècle, grimpe sur une colline au nord-est de la ville. Chaque tombeau est recouvert de carreaux de céramique, bleus, verts, parfois dorés. Les motifs sont géométriques, floraux, calligraphiques. Certains sont si fins qu’on dirait de la dentelle.

J’y suis allé tôt, vers 8 heures. Il n’y avait personne. Juste le bruit de mes pas sur les dalles, et la lumière du matin qui entrait de biais. On marche entre les tombes de nobles, de princesses, de compagnons de Tamerlan. L’endroit a quelque chose de funèbre et de lumineux en même temps. Les Ouzbeks viennent y prier. C’est un lieu sacré autant qu’un monument.

Les mausolées de la nécropole Shah-i-Zinda avec leurs carreaux de faïence bleue

Le bazar Siab, les sens en alerte

À deux minutes à pied de la mosquée Bibi Khanym, le bazar Siab occupe un immense espace couvert. On y vend des montagnes de pain rond (le fameux non de Samarcande, réputé dans tout le pays), des fruits secs, des épices en vrac, des noix, du fromage sec. Les vendeurs interpellent en ouzbek, parfois en russe, rarement en anglais. On se débrouille avec les gestes.

J’ai acheté un sac de noix et d’abricots secs pour l’équivalent de 2 euros. Le non coûte à peine 50 centimes. Ce pain rond, cuit au tandour, se conserve des semaines. Traditionnellement, les soldats partant en campagne emportaient du non de Samarcande, considéré comme le meilleur de la région.

Détail des carreaux de faïence et mosaïques du Registan à Samarcande

Manger seul à Samarcande

Voyager seul, c’est aussi manger seul. En Ouzbékistan, ça se fait sans gêne. Le plat national, le plov (riz pilaf aux carottes, oignons et agneau), est servi partout dans de grandes assiettes. Les restaurants populaires fonctionnent à midi pile. On s’assoit sur des topchans, ces plateformes couvertes de tapis où l’on mange en tailleur. Un plov copieux coûte entre 15 000 et 25 000 sums (1 à 2 euros).

Au restaurant Platan, près de l’université, j’ai goûté le meilleur plov du séjour. Riz parfumé au cumin, morceaux d’agneau tendres, une couche de carottes confites dessus. On mange avec les mains si on veut, ou avec une cuillère. Personne ne juge.

Le soir, les chaïkhanas (maisons de thé) restent ouvertes tard. On y boit du thé vert en quantité, accompagné de sucreries. L’addition dépasse rarement un euro.

Tapis colorés faits main exposés devant un bâtiment traditionnel en Ouzbékistan

Le mausolée de Gour Emir et l’ombre de Tamerlan

Tamerlan, ou Amir Timour, est partout à Samarcande. Son visage orne les billets de banque. Ses statues trônent dans les parcs. Et son tombeau, le Gour Emir, se dresse dans un quartier résidentiel, presque discret malgré son dôme bleu strié de nervures dorées.

À l’intérieur, la pierre tombale de Tamerlan est en néphrite vert foncé. On raconte qu’en 1941, des archéologues soviétiques ont ouvert le tombeau malgré l’inscription qui mettait en garde : « Quiconque dérange ma tombe déchaînera un envahisseur plus terrible que moi. » L’opération Barbarossa a été lancée deux jours plus tard. Coïncidence historique, mais les Ouzbeks n’y croient qu’à moitié.

Marcher sans but dans la ville nouvelle

En dehors des monuments, Samarcande est une ville soviétique ordinaire. Larges avenues, blocs d’appartements, arbres plantés en rangées. Rien de spectaculaire. Mais c’est justement là qu’on trouve la vie quotidienne. Les écoliers en uniforme qui rentrent chez eux. Les marchandes de samsa (feuilletés à la viande) installées sur le trottoir. Les hommes qui jouent aux échecs sur des bancs en béton.

J’ai passé un après-midi entier à marcher dans ces rues sans rien chercher de particulier. C’est dans ces moments-là que le voyage prend son sens. On ne visite plus. On est là, c’est tout.

Vue du Registan de Samarcande au coucher du soleil avec le ciel doré

Informations pratiques pour le voyageur solitaire

Se rendre à Samarcande : vol international jusqu’à Tachkent (Turkish Airlines, Uzbekistan Airways), puis train Afrosiyob (2h10, environ 12 $). Des vols intérieurs existent aussi.

Visa : pas de visa pour les Français (séjour de moins de 30 jours). Passeport valide trois mois après la date de retour.

Budget quotidien : entre 20 et 40 euros par jour, hébergement compris. Les guesthouses en centre-ville coûtent entre 10 et 20 euros la nuit. La nourriture est très bon marché.

Meilleure période : avril-mai et septembre-octobre. Les étés sont brûlants (40°C dans les plaines). L’hiver est froid mais les sites sont quasi déserts.

Langue : l’ouzbek est la langue officielle. Le russe est encore largement compris. L’anglais progresse chez les jeunes, mais reste limité en dehors des zones touristiques.

Monnaie : le sum ouzbek. Les distributeurs fonctionnent bien. Les cartes Visa sont acceptées dans les hôtels et restaurants touristiques.

Sécurité : le pays est sûr pour les voyageurs solos. Les Ouzbeks sont hospitaliers et curieux envers les étrangers. Les femmes voyageant seules rapportent des expériences positives.

Ce que Samarcande laisse derrière elle

En quittant la ville par le même train Afrosiyob, j’ai regardé la steppe défiler à nouveau. Cinq jours, c’est court. Mais c’est suffisant pour comprendre pourquoi cette ville a attiré les conquérants, les marchands et les poètes pendant deux millénaires. Samarcande ne cherche pas à plaire. Elle est là, avec ses mosaïques écaillées et ses bazars poussiéreux, et elle attend qu’on vienne la voir. Pas pour les photos. Pour le reste.