Trois jours dans les rizières de Bali : quand le temps s’arrête à Tegallalang

Il y a des endroits sur cette planète où le temps décide de ralentir. Pas de manière métaphorique, non. On le sent physiquement, dans la moiteur de l’air, dans le chant des grenouilles au crépuscule, dans le bruissement des feuilles de riz qui ondulent sous la brise. Tegallalang, à une dizaine de kilomètres au nord d’Ubud, fait partie de ces lieux-là. J’y ai passé trois jours. Trois jours de silence, de verdure et de rencontres qui ont changé ma façon de voyager.

Premier jour : la descente dans un autre monde

Le taxi me dépose sur le bord de la route principale. À première vue, rien d’extraordinaire : quelques warungs, des panneaux en bois peints à la main, des scooters garés en pagaille. Puis je fais trois pas sur le sentier qui descend vers la vallée, et tout bascule.

Les rizières en terrasses de Tegallalang se déploient en contrebas comme un amphithéâtre végétal. Des courbes parfaites, sculptées à flanc de colline depuis des siècles par les paysans balinais. Le vert est si intense qu’il en devient presque irréel, un camaïeu qui va du jade profond au vert pomme selon l’inclinaison du soleil.

Vue panoramique des rizières en terrasses de Tegallalang entourées de palmiers à Bali

Je descends les marches inégales, taillées dans la terre rouge. L’humidité m’enveloppe. Chaque palier révèle un nouveau tableau : ici un paysan courbé dans l’eau jusqu’aux mollets, là un petit sanctuaire de pierre noirci par la mousse, orné d’offrandes fraîches – fleurs de frangipanier, encens, quelques grains de riz. Ce système d’irrigation ancestral, le subak, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2012, fonctionne selon un principe communautaire vieux de mille ans. Chaque riziculteur reçoit sa part d’eau en fonction de rituels et de calendriers partagés. Pas de pompe, pas de technologie. Juste la gravité, le savoir-faire et un sens profond de la solidarité.

Je m’installe sur un muret de pierre pour observer. Un vieil homme s’approche, me tend une noix de coco fraîche découpée à la machette. On ne parle pas la même langue, mais son sourire dit tout. Il s’appelle Wayan – comme beaucoup de Balinais, car ici, les prénoms suivent l’ordre de naissance. Il me montre ses terrasses d’un geste large, presque fier, presque tendre.

Le subak : un héritage millénaire qui refuse de mourir

Le lendemain, je pars à la rencontre de Ketut, un agriculteur de la quarantaine qui cultive ses parcelles dans la partie nord de la vallée, loin des sentiers touristiques. C’est sa femme qui m’a invité la veille, après que je me sois perdu dans un dédale de chemins boueux.

Ketut m’explique le fonctionnement du subak avec une patience infinie. L’eau descend du mont Agung par un réseau de canaux et de petits barrages. Les prêtres du temple de l’eau – le pura ulun swi – déterminent les dates de plantation et de récolte en fonction du calendrier balinais, qui compte 210 jours. Chaque décision est collective. Si un paysan décide de planter en avance, il risque de déséquilibrer tout le système pour ses voisins. Le subak, c’est l’anti-individualisme. Une leçon d’humilité que notre époque aurait bien besoin d’entendre.

Vue aérienne des rizières verdoyantes de Bali au milieu des montagnes

La région de Tegallalang produit principalement du riz blanc à grain long, récolté deux à trois fois par an. Mais les rendements baissent. Les jeunes préfèrent travailler dans le tourisme ou à Denpasar. Ketut hausse les épaules. « Mes fils veulent être guides. Je ne peux pas leur en vouloir. La rizière ne nourrit plus comme avant. »

Cette tension entre traditions et modernité traverse tout Bali, mais elle se ressent avec une acuité particulière ici, dans ces terrasses où chaque parcelle raconte des générations de labeur.

Deuxième jour : marcher au rythme de l’eau

Je décide de parcourir la vallée du nord au sud, en suivant les canaux d’irrigation. Pas de carte, pas de GPS. Juste le bruit de l’eau comme guide. Le sentier serpente entre les palmiers, traverse de petits ponts en bambou, longe des ravins où la végétation tropicale forme des tunnels de verdure.

Par moments, je croise d’autres marcheurs. Des Japonais en couple, un Australien en solo qui photographie des libellules, une famille française avec deux enfants émerveillés. Mais la plupart du temps, je suis seul. Vraiment seul. Et c’est précisément ce qui rend l’expérience si marquante.

Vers midi, la chaleur devient étouffante. Je me réfugie dans un petit café suspendu au-dessus des rizières. On me sert un nasi goreng fumant et un jus d’avocat crémeux. Depuis la terrasse en bois, la vue est vertigineuse : un océan de vert à perte de vue, ponctué par les silhouettes effilées des cocotiers. Quelque part en contrebas, un coq chante.

L’après-midi, je pousse jusqu’au village de Ceking, à l’extrémité sud des terrasses. C’est la partie la plus photographiée, celle qu’on voit sur Instagram. Et pour cause : la courbe des rizières y est spectaculaire, presque géométrique. Mais le revers de la médaille, c’est la foule. Des dizaines de touristes se pressent sur les plateformes aménagées, selfie stick en main. Des balançoires géantes installées au-dessus du vide attirent les amateurs de sensations fortes et de contenus viraux.

Je préfère m’écarter, prendre un chemin de traverse. Cinq minutes de marche suffisent pour retrouver le calme. C’est la magie de Tegallalang : la foule reste concentrée sur quelques points névralgiques, et le reste de la vallée conserve son authenticité.

Troisième jour : le temps suspendu

Mon dernier matin. Je me lève avant l’aube pour voir les rizières au lever du soleil. La lumière dorée rase les terrasses, projette des ombres longues sur l’eau miroir. Une brume légère flotte au fond de la vallée. C’est d’une beauté presque douloureuse.

Porte sculptée d un temple traditionnel balinais entourée de statues de pierre près d Ubud

Je passe ma matinée au temple Gunung Kawi Sebatu, à quelques kilomètres de Tegallalang. Un sanctuaire hindou niché dans une forêt de frangipaniers, avec des bassins d’eau sacrée où les fidèles viennent se purifier. Le lieu est d’une sérénité absolue. Pas de vendeurs, pas de bruit. Juste le murmure des fontaines et le parfum sucré des fleurs.

De retour à Tegallalang, je fais mes adieux à Wayan. Il me serre la main avec ses doigts calleuses et me glisse un petit paquet de riz enveloppé dans une feuille de bananier. Un cadeau symbolique, chargé de sens. Ici, le riz n’est pas seulement un aliment. C’est Dewi Sri, la déesse de la fertilité et de la prospérité. Offrir du riz, c’est offrir une bénédiction.

Conseils pratiques pour visiter les rizières de Tegallalang

Quand partir : La meilleure période s’étend d’avril à octobre (saison sèche). Les rizières sont les plus vertes juste après la plantation, environ un mois après le début de la saison des pluies (novembre-décembre). Évitez juillet-août si vous fuyez la foule.

Comment s’y rendre : Tegallalang se trouve à 20 minutes en scooter depuis le centre d’Ubud, direction nord. Un taxi depuis l’aéroport de Denpasar prend environ 1h30. La location de scooter coûte autour de 70 000 IDR par jour (environ 4 euros).

Droit d’entrée : Comptez 15 000 à 25 000 IDR (1 à 1,50 euro) selon les accès. Certains chemins sont gratuits. Les balançoires et activités annexes sont payantes (100 000 à 300 000 IDR).

À emporter : De bonnes chaussures (les marches sont glissantes), de l’eau, de la crème solaire et un anti-moustiques. Un chapeau ou une casquette est indispensable entre 11h et 15h.

Où dormir : Préférez un homestay dans les environs de Tegallalang plutôt qu’un hôtel à Ubud. Les prix oscillent entre 150 000 et 400 000 IDR la nuit (9 à 24 euros) pour une chambre propre avec petit-déjeuner balinais inclus.

Astuce locale : Arrivez avant 8h ou après 16h pour profiter des terrasses sans la foule et avec la plus belle lumière. Les photographes chevronnés ne jurent que par l’heure dorée du matin.

Ce que Tegallalang m’a appris

Trois jours, c’est court. Et pourtant, en quittant cette vallée, j’avais l’impression d’y avoir vécu des semaines. Le temps à Bali ne se mesure pas en heures, mais en sensations. Le poids de l’humidité sur la peau, le goût du riz frais cuit dans une feuille, le regard d’un paysan qui continue de faire vivre un savoir-faire ancestral malgré tout.

Tegallalang n’est pas une attraction touristique. C’est un rappel. Un rappel que la beauté la plus profonde naît de la patience, du travail collectif et du respect de la terre. Dans un monde qui accélère sans cesse, ces rizières nous murmurent quelque chose d’essentiel : ralentis, regarde, respire.

Et si, comme moi, vous avez la chance d’y poser vos valises pour plus d’une journée, vous comprendrez pourquoi on dit que le temps s’arrête à Tegallalang. Ce n’est pas une formule. C’est une promesse que la vallée tient, chaque matin, depuis mille ans.