Un hiver a Reykjavik : journal d’une ville qui vit dans l’obscurite

Il est 11 heures du matin et le ciel de Reykjavik commence tout juste a s’eclaircir. Un bleu profond, presque violet, qui ne durera que quelques heures avant de replonger dans la nuit. En janvier, la capitale islandaise ne recoit que 4 heures et 23 minutes de lumiere par jour. Le soleil se leve vers 11h19, se couche a 15h43, et entre les deux, il rase l’horizon sans jamais vraiment monter. C’est dans cette penombre permanente que j’ai pose mes valises pendant trois semaines.

Ce carnet n’est pas un guide pratique. C’est le recit d’un sejour dans une ville qui refuse de se laisser abattre par l’obscurite, et qui, au contraire, semble y puiser une energie singuliere.

Premiers jours : apprivoiser le noir

L’arrivee a l’aeroport de Keflavik se fait dans le noir complet. Il est 16 heures, mais on dirait minuit. Le vent souffle a 60 km/h sur la lande volcanique qui separe l’aeroport de la ville, 50 kilometres de route ou il n’y a rien. Pas un arbre. Pas une maison. Juste la lave, le vent, et les phares de la voiture qui decoupent un tunnel de lumiere dans l’obscurite.

Rue de Reykjavik enneigee avec la silhouette de Hallgrimskirkja en arriere-plan

Les premiers jours, le corps se debat. Le reveil sonne a 8 heures mais dehors c’est la nuit. On prend son cafe dans le noir. On marche vers le centre dans le noir. On rentre du supermarche dans le noir. Le cerveau met du temps a accepter que la journee a bien commence, qu’elle est meme deja presque finie.

Ce qui frappe d’emblee, c’est que les Islandais ne semblent pas affectes. Les rues sont animees, les cafes pleins, les piscines bondees des 7 heures du matin. On entend partout cette phrase : « On s’y habitue. » Sauf qu’ils ne s’y habituent pas vraiment. Ils ont construit toute une culture autour de l’hiver, avec des rituels, des lieux, des traditions qui transforment la contrainte en mode de vie.

Laugardalslaug a 7 heures du matin : la ou tout commence

Si vous voulez comprendre comment les habitants de Reykjavik survivent a l’hiver, allez a la piscine. Pas au Blue Lagoon, attrape-touristes hors de prix a 80 euros l’entree. Non, a Laugardalslaug, la piscine municipale du quartier de Laugardalur. Entree : environ 1 200 couronnes islandaises, soit 8 euros.

Source chaude geothermale fumante dans le paysage islandais pres de Reykjavik

A 7h15, il fait encore nuit noire et il gele dehors. Pourtant le parking est plein. Dans les vestiaires, la routine est rodee : douche obligatoire (savon, partout, sans maillot, c’est la regle), puis direction le bassin exterieur a 38 degres. La vapeur monte dans l’air glacial. On distingue a peine les visages des autres baigneurs. Quelqu’un parle de la tempete prevue pour jeudi. Un autre raconte son week-end. C’est le cafe du commerce version islandaise, sauf qu’on est en maillot de bain dans de l’eau chaude volcanique sous un ciel noir.

Reykjavik compte plus d’une quinzaine de piscines geothermales publiques pour 130 000 habitants. C’est un ratio absurde. Mais ca explique beaucoup de choses sur la facon dont cette ville fonctionne. Les piscines sont le lieu social par excellence. On y croise son voisin, son collegue, son depute. Les conversations y sont plus franches qu’au bureau. L’eau chaude nivelle les hierarchies.

La lumiere qui reste

Il y a un moment precis, autour de 13 heures, ou Reykjavik offre un spectacle que je n’ai vu nulle part ailleurs. Le soleil, si on peut l’appeler comme ca, reste coince juste sous l’horizon. Le ciel passe par toutes les nuances de rose, d’orange et de mauve. Ca dure une heure, parfois deux. Les montagnes de la peninsule de Reykjanes se decoupent en ombres chinoises. L’eglise Hallgrimskirkja, ce monolithe de beton de 74 metres qui domine la ville, attrape les derniers rayons et les renvoie sur les toits de tole colores du centre.

Panorama de Reykjavik avec ses toits colores et montagnes enneigees en arriere-plan

Les Islandais ont un mot pour cette lumiere rasante de l’hiver : « birta ». Ce n’est pas le jour. Ce n’est pas la nuit non plus. C’est un entre-deux lumineux, bleuté, qui transforme chaque facade, chaque flaque d’eau, chaque vitre en surface reflechissante. Les photographes en deviennent fous. Moi, je suis reste plante quinze minutes devant le lac Tjornin, a regarder les cygnes glisser sur l’eau gelée dans cette lumiere irreelle, avant de realiser que mes doigts ne repondaient plus.

Jolabokaflod : quand un pays entier lit au lit

L’Islande publie plus de livres par habitant que n’importe quel autre pays au monde. Et la tradition du Jolabokaflod, litteralement « l’inondation de livres de Noel », en est la preuve vivante. Chaque 24 decembre, les Islandais s’offrent des livres et passent la soiree a lire, un chocolat chaud a la main.

Ce n’est pas du folklore pour touristes. Les librairies de Reykjavik sont pleines toute l’annee. Chez Mal og Menning, la plus grande librairie du centre, sur Laugavegur, on peut passer des heures entre les rayons, un cafe a la main. L’endroit fait aussi bar et salle de concert certains soirs. A Ida Zimsen, librairie-cafe sur Vesturgata, les habitues viennent lire le journal chaque matin dans un silence complice. C’est un endroit ou le temps ralentit, et ou personne ne vous regarde de travers si vous restez trois heures avec un seul cafe.

L’hiver favorise cette culture de l’interieur. Quand il fait nuit 20 heures par jour, les gens lisent, ecrivent, composent. L’Islande a produit un prix Nobel de litterature (Halldor Laxness, 1955) pour 380 000 habitants. C’est statistiquement dement.

Aurores boreales : le spectacle qui efface tout

J’avais prevu de ne pas en parler. Trop attendu, trop carte postale. Et puis une nuit de janvier, vers 23 heures, mon telephone a vibre. L’application Vedur (le service meteo islandais) envoyait une alerte : activite aurorale forte, ciel degage au nord de la ville.

Aurore boreale verte illuminant le ciel nocturne au-dessus du phare de Grotta en Islande

Je suis sorti en courant vers le phare de Grotta, a la pointe ouest de Reykjavik. Dix minutes de marche dans le froid. Et la, le ciel s’est ouvert. Des rubans verts, ondulants, qui traversaient toute la voute celeste d’est en ouest. Par moments, des eclats violets et roses. Ca bougeait vite, comme un drap secoue par le vent. Une trentaine de personnes etaient la, debout dans le noir, le nez en l’air. Personne ne parlait. Certains pleuraient, je crois.

La meilleure periode pour observer les aurores, c’est de novembre a fevrier. Il faut un ciel degage (pas toujours facile a Reykjavik, ou il pleut en moyenne 19 jours par mois en janvier) et s’eloigner de la pollution lumineuse du centre. Grotta est le spot le plus accessible a pied depuis la ville. Mais les nuits les plus spectaculaires, les gens conduisent 20 minutes vers Thingvellir ou la peninsule de Snaefellsnes.

Le Nouvel An : quand Reykjavik prend feu

Les Islandais depensent chaque annee plus de 5 millions d’euros en feux d’artifice pour le 31 decembre. Pour un pays de 380 000 habitants, c’est colossal. Et il n’y a pas de feu d’artifice « officiel » organise par la mairie. Ce sont les habitants eux-memes qui achetent et tirent leurs propres fusees, depuis leur jardin, leur balcon, leur toit.

Feux artifice illuminant le ciel de Reykjavik lors du Nouvel An en hiver

Le resultat, vu depuis la colline de Perlan ou le parvis de Hallgrimskirkja, est hallucinant. A minuit pile, la ville entiere explose. 360 degres de feux d’artifice, a perte de vue, pendant 45 minutes sans interruption. L’odeur de poudre envahit les rues. Les eclats de lumiere se refletent dans la baie de Faxafloi. C’est le moment ou Reykjavik dit a l’obscurite : on est encore la.

Avant le feu d’artifice, la tradition veut qu’on allume des feux de joie dans les quartiers. Des buchers enormes, autour desquels les familles se retrouvent pour boire du chocolat chaud et du brennivin (l’eau-de-vie locale, surnommee « la mort noire »). L’ambiance est electrique, amicale, bruyante. Les enfants courent partout avec des cierges magiques. On est loin de la solennite des feux d’artifice parisiens.

Thorrablot : manger l’immangeable

En janvier-fevrier, les Islandais celebrent le Thorrablot, la fete du mois de Thorri dans le calendrier nordique ancien. C’est une celebration de la survie. Et le menu est la pour le rappeler.

Au Cafe Loki, juste en face de Hallgrimskirkja, on peut gouter l’essentiel du festin traditionnel : hakarl (requin fermente qui sent l’ammoniaque a trois metres), svid (tete de mouton bouillie, coupee en deux, servie avec les yeux), hrutspungar (testicules de belier marines dans du petit-lait). J’ai goute les trois. Le hakarl est le pire. C’est un cube gelatineux qui attaque les narines avant meme d’atteindre la langue. Les Islandais le mangent avec un cure-dent et un shot de brennivin pour faire passer.

Le Thorrablot, c’est l’equivalent islandais d’un repas de famille ou tout le monde mange les plats de grand-mere par respect, meme si personne n’aime vraiment ca. Sauf que les Islandais en ont fait une fete, avec de la musique, des discours, et beaucoup d’alcool. La resilience elevee au rang d’art de vivre.

Partir ou rester

Au bout de trois semaines, quelque chose avait change. Je ne regardais plus l’heure du coucher du soleil. Je ne calculais plus combien de minutes de lumiere il me restait. J’avais integre le rythme : piscine le matin, promenade pendant la birta de midi, cafe et lecture l’apres-midi, sortie dans le noir le soir.

Reykjavik en hiver n’est pas une destination confortable. Le vent peut vous clouer sur place. La pluie verglaçante arrive sans prevenir. Il fait nuit pendant le petit dejeuner et pendant le diner. Mais c’est precisement cette rudesse qui rend chaque moment de lumiere, de chaleur, de beaute, plus intense qu’ailleurs. Quand le ciel se dechire pour laisser passer une aurore, quand la vapeur de la piscine dessine des volutes dans l’air glacial, quand les toits colores du centre s’illuminent sous le dernier rayon de 15h30, on comprend pourquoi les Islandais restent.

Ils ne vivent pas malgre l’obscurite. Ils vivent avec, et ils ont appris a en tirer ce qu’elle a de meilleur.