L’art du slow travel au Japon : deux semaines à Kyoto sans itinéraire

Le jour où j’ai rangé mon guide de voyage

Je me souviens du moment exact. J’étais assis sur un banc en bois devant le temple Nanzen-ji, mon Lonely Planet ouvert sur les genoux, et je cochais méticuleusement les « incontournables » de Kyoto. Kinkaku-ji, fait. Fushimi Inari, fait. Kiyomizu-dera, fait en trois jours. Il me restait onze jours et j’avais déjà l’impression d’avoir couru un marathon. Alors j’ai fermé le guide. Je l’ai glissé au fond de mon sac. Et les deux semaines qui ont suivi ont été les plus belles de ma vie de voyageur.

Kyoto, ancienne capitale impériale du Japon pendant plus de mille ans (de 794 à 1868), compte environ 1,4 million d’habitants et plus de 2 000 temples et sanctuaires. On peut facilement passer un mois ici sans tout voir. Mais la vraie question, celle que personne ne pose dans les blogs de voyage, c’est : faut-il tout voir ?

Premiers jours : désapprendre la vitesse

Les trois ou quatre premiers jours sans programme ont été étranges. Mon réflexe de voyageur efficace me poussait à optimiser chaque heure, à calculer les trajets en bus, à regrouper les visites par quartier. Le matin, je me réveillais dans ma petite guesthouse du quartier de Higashiyama avec cette angoisse diffuse : et si je ratais quelque chose ?

Puis j’ai commencé à marcher. Pas vers un temple précis, juste marcher. Higashiyama est un quartier préservé avec ses ruelles pavées, ses maisons en bois sombre et ses boutiques de céramique. En prenant mon temps, j’ai remarqué des détails que les visiteurs pressés ne voient pas : un chat roux dormant sur le rebord d’une fenêtre à volets, une vieille dame arrosant ses bonsaïs à 7 heures du matin, l’odeur du dashi qui s’échappe d’un petit restaurant avant l’ouverture.

Sanctuaire japonais traditionnel dans une atmosphère sereine à Kyoto

Le Chemin de la Philosophie (Tetsugaku no Michi), ce sentier d’environ deux kilomètres qui longe un canal bordé de cerisiers entre le Ginkaku-ji et le Nanzen-ji, est souvent parcouru en vingt minutes par les touristes. Je l’ai fait en trois heures. Je me suis arrêté devant chaque petit temple secondaire, j’ai bu un café dans une maison reconvertie en salon de thé, j’ai observé les carpes koï dans le canal. Ce sentier, quand on le prend vraiment, raconte l’histoire entière d’un quartier.

Apprendre le rythme de Kyoto

Kyoto a son propre tempo et il ne ressemble à rien de ce qu’on connaît en Europe. La ville se lève tôt. Vers 6 heures, les moines des temples commencent leurs prières du matin et certains temples, comme le Kiyomizu-dera, ouvrent dès 6h. Les marchés s’animent. Le marché Nishiki, cette rue couverte de 400 mètres dans le centre-ville, est au mieux avant 10 heures, quand les commerçants installent leurs étals de tsukemono (légumes marinés), de tofu frais et de mochi.

L’après-midi, la chaleur (Kyoto a un climat subtropical humide, les étés sont étouffants et les hivers froids) invite à ralentir. C’est le moment des salons de thé. J’en ai testé peut-être une quinzaine en deux semaines. Pas les grandes maisons touristiques, mais les petites adresses de quartier où le matcha est préparé devant vous par quelqu’un qui fait ça depuis trente ans. Le rituel du thé japonais, le chanoyu, prend une dimension complètement différente quand on n’est pas pressé par le prochain point sur la liste.

Préparation traditionnelle du matcha lors dune cérémonie du thé japonaise

Le soir, Kyoto se transforme. Le quartier de Pontocho, cette ruelle étroite parallèle à la rivière Kamo, s’éclaire de lanternes. Les restaurants (certains minuscules, avec six places au comptoir) servent des repas kaiseki, cette cuisine traditionnelle en plusieurs services qui est née ici, à Kyoto. Un soir, je me suis assis au comptoir d’un petit izakaya sans enseigne. Le chef m’a servi sept plats que je n’avais pas commandés. C’était le menu omakase, « je vous fais confiance ». Chaque assiette était un tableau.

Les temples autrement

Je n’ai pas arrêté de visiter des temples. J’ai juste changé ma façon de le faire. Au lieu d’en voir cinq par jour, j’en voyais un. Parfois aucun. Et quand j’y allais, j’y restais longtemps.

Le Ryoan-ji et son jardin de pierres, par exemple. Quinze roches disposées sur du gravier blanc ratissé. On peut voir ce jardin en deux minutes et repartir en se demandant ce que tout le monde lui trouve. Ou on peut s’asseoir sur la véranda en bois, regarder, et attendre. Au bout d’une demi-heure, quelque chose change. Le regard se pose différemment. On commence à voir les espaces entre les pierres plutôt que les pierres elles-mêmes. C’est un cliché, peut-être, mais c’est vrai : ce jardin demande du temps.

Service du thé matcha dans un salon de thé traditionnel à Kyoto

Le Daitoku-ji, un complexe de temples zen dans le nord de la ville, est un autre endroit qui se prête au slow travel. C’est un ensemble de sous-temples, chacun avec son propre jardin, sa propre atmosphère. Peu de touristes s’y aventurent parce qu’il n’apparaît pas dans les « top 10 ». J’y ai passé une journée entière. Le Koto-in, l’un des sous-temples, possède une allée bordée d’érables qui, même en dehors de l’automne, dégage une sérénité presque physique.

Se perdre dans les quartiers oubliés

Le vrai Kyoto, celui que les habitants connaissent, se cache dans les quartiers que les guides mentionnent à peine. Le nord-ouest de la ville, autour du temple Kinkaku-ji, est certes touristique. Mais si on marche vingt minutes vers le nord, on atteint des rues résidentielles où les maisons traditionnelles (machiya) sont encore habitées, pas transformées en cafés Instagram.

Le quartier de Nishijin, historiquement le centre du tissage de la soie à Kyoto, m’a occupé deux jours. Les ateliers de tisserands y existent depuis le XVe siècle. Certains acceptent les visiteurs si on se présente poliment. J’ai vu un homme travailler sur un métier à tisser Jacquard qui produisait un obi (ceinture de kimono) dont la fabrication prendrait trois mois. Trois mois pour une seule ceinture. Le slow travel rencontre le slow craft.

Chemin à travers la forêt de bambous dans le quartier dArashiyama à Kyoto

Autre découverte : le sud de Kyoto, vers Fushimi (au-delà du sanctuaire Inari et ses milliers de torii). Le quartier de Fushimi est historiquement lié à la production de saké, grâce à la qualité de l’eau souterraine. Gekkeikan et Kizakura, deux des plus anciennes brasseries du Japon, y proposent des visites et des dégustations. Un après-midi entier à goûter différents sakés, du junmai au daiginjo, en apprenant les différences entre les riz à saké et les techniques de brassage. Ce n’était pas dans mon guide.

La vie quotidienne comme attraction

Au bout d’une semaine, mes journées avaient trouvé leur rythme. Réveil vers 6h30. Marche jusqu’à un combini (supérette) pour un onigiri et un café en canette. Promenade matinale le long de la rivière Kamo, où les joggeurs et les hérons cohabitent dans un calme étonnant pour une ville de cette taille. Puis je me laissais porter.

Un mardi, j’ai passé quatre heures dans un sento (bain public) du quartier de Gojo. Pas un onsen luxueux, un sento de quartier avec ses habitués. Le patron, un homme d’une soixantaine d’années, m’a expliqué les règles (se laver avant d’entrer dans le bain, ne pas mettre sa serviette dans l’eau) avec une patience infinie et beaucoup de gestes parce que mon japonais se limitait à « sumimasen » et « arigatou ».

Un autre jour, j’ai suivi un cours de cuisine dans une maison privée du quartier de Kamigyo. Quatre heures pour apprendre à préparer trois plats : un dashi de base, un chawanmushi (flan salé aux oeufs) et des tempura de légumes de saison. La cuisinière, une femme d’une soixantaine d’années, insistait sur un point : la cuisine japonaise, c’est d’abord la qualité des ingrédients. « Si le produit est bon, il ne faut presque rien faire », répétait-elle.

Belle architecture de temple traditionnel en bois sous un ciel bleu à Kyoto

Ce que deux semaines sans plan m’ont appris

Le slow travel à Kyoto m’a appris quelque chose de simple mais difficile à accepter : on ne peut pas tout voir, et ce n’est pas grave. En deux semaines, je n’ai visité qu’une fraction des 2 000 temples de la ville. Je n’ai pas vu le Pavillon d’argent sous la neige, ni les cerisiers en fleur le long du canal d’Okazaki. Je n’ai pas assisté à un spectacle de maiko à Gion.

Mais j’ai vu un moine ratisser le gravier du Ryoan-ji à l’aube, seul, avec des gestes si précis qu’on aurait dit une chorégraphie. J’ai mangé le meilleur tofu de ma vie dans un restaurant de six places où il fallait sonner pour entrer. J’ai appris à reconnaître les différents styles de jardins zen (karesansui pour les jardins secs, chisen pour les jardins avec étang). J’ai marché probablement 200 kilomètres en quatorze jours.

Kyoto récompense ceux qui prennent leur temps. La ville est construite en couches, comme un mille-feuille historique. Sous la surface touristique, il y a le Kyoto des artisans, des commerçants de quartier, des vieux messieurs qui jouent au go dans les parcs. Ce Kyoto-là ne se trouve pas dans un guide. Il se trouve quand on ferme le guide.

Quelques repères pratiques pour voyager lentement

Deux semaines à Kyoto, sans courir, coûtent moins cher qu’on ne le pense. Une guesthouse ou un ryokan modeste revient à 5 000-8 000 yens par nuit (environ 30 à 50 euros au taux actuel). Les repas du midi dans les petits restaurants locaux tournent autour de 800 à 1 200 yens. Le bus coûte un tarif fixe de 230 yens par trajet, et un pass journalier existe pour ceux qui veulent explorer plus loin.

Le Japan Rail Pass n’est pas nécessaire si on reste à Kyoto, mais il est rentable pour un aller-retour depuis Tokyo en Shinkansen (environ 13 000 yens l’aller simple, 2h15 de trajet). Pour les déplacements dans la ville, le vélo reste le moyen le plus agréable. Kyoto est plate dans sa partie centrale et de nombreuses guesthouses prêtent des vélos gratuitement.

La meilleure période pour le slow travel à Kyoto ? L’automne (mi-novembre) pour les couleurs des érables, ou le début du printemps (fin mars, début avril) pour les cerisiers. Mais honnêtement, chaque saison a son charme. L’hiver est froid mais les temples sont déserts. L’été est moite mais les soirées le long de la Kamo sont magiques, avec les terrasses sur pilotis (kawadoko) des restaurants de Pontocho.

Mon seul conseil, si on peut appeler ça un conseil : laissez une journée sur deux sans aucun plan. Pas de temple prévu, pas de quartier ciblé. Juste sortir et voir où la ville vous emmène. C’est dans ces journées-là que Kyoto se révèle vraiment.