La lumière déclinait sur les toits de Fès quand j’ai franchi pour la première fois Bab Boujloud, cette porte monumentale aux zelliges bleus que tout le monde photographie sans jamais vraiment regarder. Derrière, la médina s’ouvrait comme un livre dont les pages se tournent toutes seules. Je n’avais pas de plan. Juste mes pieds, un carnet, et cette envie de me perdre qui finit toujours par me trouver quelque chose.
Bab Boujloud, le seuil entre deux mondes
On dit souvent que Fès el-Bali est la plus grande zone piétonne du monde. C’est un chiffre qu’on répète dans les guides, avec cette fierté des records. Mais quand on y entre à l’heure où le soleil passe sous la ligne des terrasses, le chiffre ne veut plus rien dire. Ce qui compte, c’est le bruit. Ou plutôt les bruits, au pluriel. Le marteau d’un dinandier sur le cuivre. Un transistor quelque part qui crache du chaabi. Un mulet qui passe, son propriétaire murmurant « balak, balak » pour écarter les distraits.

Bab Boujloud donne sur Talaa Kebira, la grande descente, l’artère principale de la médina. C’est une pente raide, pavée de pierres usées par des siècles de pas. Les boutiques s’empilent de part et d’autre, si étroites qu’on se demande comment un commerçant peut y tenir assis toute la journée. Il y tient. Il y a même le thé, le téléphone, et parfois un chat qui dort sur les étagères entre les babouches.
Les tanneries Chouara : l’odeur qu’on n’oublie pas
Impossible de parler de Fès sans mentionner Chouara. Les tanneries fonctionnent ici depuis le XIe siècle, presque sans interruption. Quand on monte sur l’une des terrasses qui les surplombent, le spectacle est étrange. Des centaines de cuves rondes, creusées dans le sol, remplies de liquides dont les couleurs vont du blanc laiteux au rouge sang en passant par le jaune safran. Des hommes y travaillent pieds nus, bras plongés jusqu’aux coudes.

L’odeur est violente. Les commerçants distribuent des brins de menthe à l’entrée, ce qui ne change strictement rien mais donne l’impression d’un rituel d’accueil. J’ai regardé un tanneur retourner une peau de chèvre dans un bain de fiente de pigeon. C’est avec ça qu’on assouplit le cuir, m’a-t-il expliqué, le sourire large, visiblement habitué aux grimaces des visiteurs. Le cuir de Fès fournit encore aujourd’hui des maroquineries en Europe et au Moyen-Orient. Les méthodes ont à peine changé.
Les fondouks oubliés
Fès comptait autrefois plus de 200 fondouks, ces caravansérails où les marchands de la route transsaharienne entreposaient leurs biens et dormaient avec leurs animaux. Il en reste une poignée, souvent dans un état de délabrement silencieux. J’en ai poussé la porte d’un, rue Mechatine, sans savoir ce que j’allais trouver. Une cour carrée, des galeries en bois vermoulues à l’étage, et au centre, un vieux figuier dont les racines soulevaient les dalles.

Personne. Juste le figuier, un robinet qui gouttait, et la lumière rasante du soir qui découpait des rectangles dorés sur les murs de pisé. C’est dans ces endroits que Fès se raconte le mieux. Pas dans les riads rénovés pour Instagram, mais dans ces espaces entre-deux, ni restaurés ni tout à fait abandonnés, où le temps s’est comme suspendu.
Le quartier des Andalous : l’autre rive
La plupart des touristes restent du côté de Talaa Kebira et Talaa Sghira. Peu traversent l’oued Fès pour rejoindre le quartier des Andalous, sur la rive opposée. C’est dommage. Ce quartier, fondé au IXe siècle par des familles expulsées de Cordoue, garde une atmosphère plus calme, plus résidentielle. Les ruelles y sont plus étroites encore, parfois couvertes de treilles ou de canisses qui filtrent la lumière.
La mosquée des Andalous, édifiée en 859 par Mariam al-Fihri, la soeur de Fatima qui fonda la Qaraouiyine, se dresse au bout d’une montée essoufflante. On ne peut pas y entrer, bien sûr, mais le portail mérinide en bois de cèdre sculpté vaut le détour à lui seul. J’ai croisé là un vieil homme qui portait un plateau de pâtisseries couvert d’un tissu. Il allait chez sa fille, m’a-t-il dit. Puis il m’a offert une corne de gazelle.
L’heure bleue dans le Mellah

Le Mellah, l’ancien quartier juif, se situe du côté de Fès el-Jdid, la « nouvelle » ville, qui date tout de même du XIIIe siècle. Les balcons en bois y sont plus présents qu’ailleurs, héritage d’une architecture tournée vers l’intérieur mais qui laissait filtrer le regard des femmes sur la rue. La synagogue Ibn Danan, restaurée dans les années 1990, se visite. Petite, carrelée de vert et de blanc, elle raconte à elle seule l’histoire d’une communauté qui compta jusqu’à 250 000 âmes au Maroc avant les départs successifs du XXe siècle.
Au crépuscule, le Mellah prend des teintes indigo. Les réverbères s’allument un par un, les chats sortent des recoins. C’est l’heure où les bouchers du marché couvert rincent leurs étals à grande eau et où les enfants investissent les placettes pour jouer au ballon. La vie ordinaire, dans un décor extraordinaire.
La Qaraouiyine, entre foi et savoir
Fondée en 859 par Fatima al-Fihri, la mosquée-université Qaraouiyine est considérée par l’UNESCO comme la plus ancienne institution d’enseignement supérieur encore en activité. Ibn Khaldoun y étudia. Maïmonide aussi, dit-on, même si les historiens discutent encore ce point. Le bâtiment a été agrandi au fil des siècles : les Almoravides, les Almohades, les Mérinides, chacun a ajouté une cour, un minaret, une fontaine.

Les non-musulmans ne peuvent pas entrer, mais en se hissant sur la pointe des pieds devant la porte principale, on aperçoit la grande cour intérieure, ses colonnes de marbre, et le sol recouvert de nattes où les étudiants en théologie continuent de s’asseoir. La bibliothèque, elle, a été restaurée entre 2012 et 2016 par l’architecte Aziza Chaouni. Elle renferme des manuscrits du IXe siècle, dont un exemplaire du Coran sur peau de gazelle.
Le soir tombe sur Fès
Depuis les tombeaux mérinides, perchés sur la colline au nord de la médina, on voit Fès s’étendre comme une maquette géante. Les minarets dépassent de la masse ocre des maisons. L’appel à la prière du maghreb arrive de partout à la fois, décalé d’une mosquée à l’autre, créant un écho qui dure plusieurs minutes. Les dernières hirondelles tracent des cercles au-dessus de l’oued.

Je suis resté là un moment, assis sur un muret, le carnet ouvert sur les genoux mais sans rien écrire. Parfois, à Fès, les mots arrivent après. On absorbe d’abord. Le lendemain matin, dans le riad, en buvant un thé à la menthe trop sucré, j’ai retrouvé quelques phrases. C’est ce carnet-là que vous lisez.
Informations pratiques
Fès se rejoint facilement depuis Casablanca (3h30 en train Al Boraq + correspondance, ou 4h par autoroute). L’aéroport Fès-Saïss reçoit des vols directs depuis Paris, Marseille, Bruxelles et plusieurs villes européennes. La médina se parcourt exclusivement à pied. Pour un premier repérage, un guide local (compter 300 à 400 dirhams la demi-journée, soit 30 à 40 euros environ) permet de ne pas tourner en rond, au sens propre. Mais se perdre fait partie de l’expérience. Les riads du quartier Rcif ou Ziat offrent un bon compromis entre authenticité et confort, avec des tarifs entre 40 et 120 euros la nuit selon la saison.
