Le sable est encore frais sous mes pieds quand j’arrive sur la plage de Nungwi. Il fait à peine jour. Le ciel hésite entre le gris et le rose, et la mer, plate comme une vitre, reflète les dernières étoiles. Quelque part devant moi, des silhouettes bougent dans la pénombre. Des hommes tirent des cordes, poussent des coques en bois vers l’eau. Personne ne parle fort. Tout se fait dans une espèce de chorégraphie silencieuse, rodée par des années de répétition.
Je suis venu à Nungwi pour ça. Pas pour les hôtels qui ont poussé le long de la côte ouest ces vingt dernières années, pas pour le snorkeling ni les excursions en speedboat. Je voulais voir ce qui reste du village de pêcheurs que Nungwi a toujours été, bien avant que CNN ne classe sa plage parmi les cent plus belles du monde.

Cinq heures du matin, l’heure des pêcheurs
Hassan a cinquante-trois ans. Il pêche depuis l’âge de douze ans, comme son père et le père de son père. Son dhow, cette embarcation à voile triangulaire qui navigue dans l’océan Indien depuis des siècles, porte le nom de sa fille aînée. La coque est taillée dans du bois de manguier, assemblée à la main. Pas un clou. Des chevilles en bois dur et de la résine de noix de coco pour l’étanchéité.
« Le dhow, c’est notre héritage », me dit-il en swahili pendant que son fils traduit en anglais approximatif. « Mon grand-père construisait des boutres ici même, sur cette plage. Nungwi était connue pour ses chantiers navals bien avant les touristes. »
C’est vrai. Historiquement, Nungwi, ce village de plus de 30 000 habitants situé à la pointe nord de l’île d’Unguja, était d’abord un centre de construction de dhows. Les artisans locaux fabriquaient ces voiliers pour le commerce maritime qui reliait Zanzibar à Oman, à l’Inde, au Mozambique. Certains de ces bateaux faisaient quinze mètres de long et transportaient des équipages de trente personnes.

Sortir en mer avec les pêcheurs de Nungwi
Hassan accepte de m’emmener. Je grimpe dans le dhow, pieds nus sur le bois humide. Son fils Yusuf, vingt-quatre ans, largue la voile. Le tissu claque une fois, se gonfle, et on glisse. Pas de moteur. Juste le vent et le bruit de l’eau contre la coque.
On longe la côte vers l’est, du côté plus calme de la péninsule. L’eau passe du turquoise pâle au bleu profond en quelques centaines de mètres. Hassan connaît les fonds par coeur. Il sait où se cachent les mérous, où les bancs de thon passent selon la saison, où les courants sont dangereux quand la marée descend.
La pêche se fait au filet et à la ligne. Rien d’industriel. Yusuf jette un filet circulaire d’un geste fluide, presque élégant. Le filet s’ouvre en cercle parfait au-dessus de l’eau, coule, et quelques minutes plus tard, il le remonte avec une dizaine de poissons argentés qui frétillent. Des changu, surtout, le poisson-perroquet local que les restaurants du coin servent grillé avec du riz pilau et une sauce à la noix de coco.
En trois heures, on remplit deux seaux. Ce n’est pas énorme, mais Hassan hausse les épaules. « Certains jours, c’est plein. D’autres, presque rien. La mer décide. »

Le retour à terre et le marché du matin
Vers neuf heures, on rentre. La plage a changé de visage. Les femmes sont là, assises sur des nattes, prêtes à trier et vendre la prise du jour. Les enfants courent entre les bateaux échoués. Deux ou trois chats maigres rôdent, l’oeil fixé sur les seaux de poisson.
Il n’y a pas de marché au sens formel. Pas de stand, pas d’étiquette de prix. Les femmes achètent directement aux pêcheurs, négocient en quelques mots, repartent avec le poisson dans des bassines en plastique portées sur la tête. Une partie sera revendue au marché de Nungwi village, à cinq minutes à pied. Le reste part vers les cuisines des guesthouses et des petits restaurants du bord de plage.
Le prix du poisson varie selon la prise. Un kilo de changu frais se négocie autour de 5 000 à 8 000 shillings tanzaniens, soit entre deux et trois euros. Pour un pêcheur comme Hassan, une bonne journée rapporte l’équivalent de dix à quinze euros. Les mauvais jours, c’est à peine de quoi couvrir les frais.

Un mode de vie qui résiste, mais pour combien de temps
Nungwi a changé. Beaucoup. Entre 2008 et 2013, la capacité hôtelière a augmenté de 129 % pour atteindre environ un millier de chambres. La côte ouest, celle des couchers de soleil, est bordée de resorts, de bars, de boutiques de souvenirs. Le tourisme est devenu la première source de revenus, loin devant la pêche.
Yusuf, le fils de Hassan, le sait. Il pêche le matin avec son père, mais l’après-midi, il travaille comme guide pour une agence de plongée. « Je ne peux pas vivre que de la pêche », admet-il sans amertume. « Mais je ne veux pas non plus l’abandonner. C’est ce que je suis. »
Cette tension, je l’ai sentie partout à Nungwi. Le village est coupé en deux mondes. La côte ouest, avec ses transats et ses cocktails au coucher du soleil. Et la côte est, plus discrète, plus authentique, où les dhows sèchent sur le sable et où les filets s’étalent entre les arbres.
Les pêcheurs de Nungwi ne sont pas des figurants pour cartes postales. Ils se lèvent à quatre heures du matin, tous les jours, marée haute ou basse. Ils réparent leurs filets à la main. Ils lisent les courants comme d’autres lisent le journal. Et quand le vent tourne, ils savent exactement comment ajuster leur voile latine pour rentrer.

Ce que cette matinée m’a appris
Je suis resté sur la plage de Nungwi jusqu’en fin de matinée. Assis sur un tronc de casuarina renversé, à regarder les dhows rentrer un par un. Chaque bateau avait sa propre allure, son propre angle d’approche. Les pêcheurs se hélaient d’un bateau à l’autre, comparaient leurs prises, se moquaient gentiment de celui qui revenait bredouille.
Il y avait quelque chose de profondément apaisant dans cette scène. Pas de romantisme forcé, pas de folklore mis en scène. Juste des gens qui font ce qu’ils ont toujours fait, avec les moyens qu’ils ont, dans un endroit qui change plus vite qu’eux.
Nungwi se trouve à environ 56 kilomètres au nord de Zanzibar Town, soit une petite heure de route depuis Stone Town. On peut s’y rendre en dala-dala (le minibus local, ligne 116) pour environ 2 000 shillings tanzaniens, ou en taxi pour une quinzaine d’euros. Si vous y allez, levez-vous tôt. Les pêcheurs partent avant l’aube et rentrent en milieu de matinée. C’est entre ces deux moments que Nungwi montre son vrai visage.
Et si vous croisez Hassan sur la plage, dites-lui bonjour de ma part. Il sera probablement en train de réparer un filet, assis à l’ombre de son dhow retourné. Il vous sourira. Et si vous avez de la chance, il vous racontera l’histoire du jour où il a pêché un marlin de deux mètres avec une simple ligne à main.
Ce genre d’histoires, on ne les trouve dans aucun guide.
